Au Monde, les femmes deviennent des "personnes menstruées"
Il arrive que les mots, à force d’être maniés avec précaution, finissent par trahir ce qu’ils prétendent protéger. L’article du Monde consacré au remboursement des protections périodiques réutilisables en offre une illustration éclairante. Non par ce qu’il annonce — une mesure attendue, inscrite dans une politique publique assumée — mais par ce qu’il dit, et surtout par ce qu’il choisit d’ajouter.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
— L’expression « personnes menstruées » n’apparaît pas dans le communiqué gouvernemental.
— Son introduction par le Monde relève d’un choix rédactionnel qui transforme la désignation initiale.
— La réaction de David Lisnard illustre le malaise croissant face à une langue médiatique jugée déconnectée du réel.
Personnes menstruées. L’expression n’est pas anodine. Elle ne figure pas dans le communiqué gouvernemental (qui parle de précarité menstruelle) dont l’article est pourtant issu. Celui-ci parle simplement de « femmes » et de « jeunes femmes ». Autrement dit : il nomme, sans détour, sans précaution vaine. Le journal, lui, reformule. Et dans cette reformulation s’opère un déplacement discret, mais significatif.
Car ce qui frappe ici n’est pas l’existence d’un vocabulaire alternatif — toute langue évolue — mais le fait qu’il s’introduise là où il n’était pas. Comme si le réel, jugé insuffisant, devait être corrigé, ajusté, retraduit dans un idiome jugé plus conforme à l’air du temps.
Une reformulation qui efface
Car enfin, de qui parle-t-on ? Là où le texte officiel désigne sans ambiguïté les femmes, la formule adoptée par le quotidien introduit une abstraction qui désincarne. Ce ne sont plus des individus situés, identifiables, mais une catégorie fonctionnelle, définie par une seule caractéristique biologique.
Ce glissement, en apparence mineur, produit un effet très concret : il efface ce qu’il prétend englober. À force de neutraliser le langage, on en altère la précision. À force de vouloir inclure, on finit par diluer. Une politique publique, surtout lorsqu’elle touche à l’intime, suppose pourtant une langue stable, intelligible, capable de dire simplement ce qu’elle vise.
David Lisnard, sur les réseaux sociaux, dénonce une formule à la fois absurde et révélatrice d’une époque où l’on préfère contourner les mots plutôt que d’assumer leur sens. La saillie, en quelques mots, dit ce que beaucoup perçoivent confusément : une gêne devant un langage qui semble s’écrire contre l’évidence.
« Personnes menstruées »
— David Lisnard (@davidlisnard) April 16, 2026
pour ne pas écrire « femmes ».
À la place, cette expression d’une laideur bureaucratique absolue, froide, déshumanisante, digne d’un formulaire de Sécu version wokiste, qui invisibilise les femmes.
Ce n’est pas seulement ridicule, c’est triste. pic.twitter.com/XzbknUW8Zi
Le langage comme instrument de position
Ce type de reformulation n’est pas neutre. Il traduit une évolution plus large du rôle du langage dans l’espace public. Les mots ne servent plus seulement à décrire ; ils servent à signaler. Employer certains termes, c’est indiquer une appartenance, adopter une posture, s’inscrire dans un horizon idéologique implicite.
Dans ce cadre, la question n’est plus seulement lexicale. Elle devient presque méthodologique. Qu’est-ce qu’informer, sinon transmettre avec fidélité ce qui est dit ? Et qu’est-ce que commenter, sinon assumer explicitement un point de vue ? Entre les deux, il existe une zone plus floue, celle de la reformulation — où l’on croit traduire, mais où l’on transforme.
C’est précisément dans cette zone que se situe ici le choix du Monde. Rien n’obligeait à modifier les termes du communiqué. Rien n’imposait d’introduire une expression absente du texte source. Ce choix, dès lors, ne relève plus de la simple écriture : il devient une interprétation.
Et à force d’être répétées, elles finissent par produire un effet cumulatif. Elles installent progressivement une langue parallèle, plus abstraite, politisée, wokiste, où les évidences les plus simples deviennent difficiles à formuler sans détour.
Ce n’est pas la mesure qui est en cause. Elle pourra être discutée sur ses effets, son coût, sa pertinence. Ce qui retient ici l’attention est plus subtil : cette manière, presque imperceptible, de substituer à un mot un autre, et, ce faisant, d’altérer la perception du réel. Nommer n’est jamais un geste innocent. Mais refuser de nommer clairement, peut-être, l’est encore moins.