Carl Devos étrille la méthode de Bart De Wever sur le budget : « Cette coalition a perdu du temps et de la confiance »
Le politologue Carl Devos étrille la méthode de confection budgétaire de Bart De Wever. Il signale que des semaines ont été perdues alors qu'on savait très bien que la hausse de la TVA n'était pas acceptée par tous les partis.
Publié par J.PE
Le politologue Carl Devos porte un regard particulièrement sévère sur les négociations budgétaires du gouvernement fédéral dans un large entretien au média Doorbraak. Pour lui, le problème ne se limite pas aux désaccords entre partis : c’est la méthode de travail de la coalition Arizona qui est en cause. « Cette équipe a perdu du temps » et, surtout, « le confiance n’a pas augmenté ».
Un accord budgétaire de 10 milliards d’euros semblait encore à portée de main cette semaine. Il faudra finalement attendre. Pour Carl Devos, politologue à l’UGent, ce nouveau report n’est pas vraiment une surprise. Au contraire, il révèle surtout les limites d’une méthode de négociation qui, selon lui, a déjà fait perdre beaucoup de temps au gouvernement.
« Je suis étonné de la surprise que cela n’ait pas fonctionné cette semaine. Celui qui suivait attentivement les choses pouvait constater qu’il n’y avait pas suffisamment de consensus au sein de plusieurs partis, certainement chez Vooruit », estime-t-il.
Et le politologue refuse de faire porter toute la responsabilité au parti socialiste flamand.
« Certains partis se cachent maintenant aussi derrière Vooruit pour lui faire porter le chapeau. On négociait encore sur la négociation elle-même : quels éléments doivent faire partie de cette opération de 10 milliards ? Ce n’est qu’ensuite que vient la question de savoir quelles mesures concrètes se cachent derrière ces montants. Malgré ces 60 ou 70 pages de notifications, on en avait insuffisamment discuté. »
« Les budgets sont trop souvent conçus comme des feuilles Excel »
C’est l’une des critiques les plus fortes formulées par Carl Devos. À ses yeux, le gouvernement risque de transformer l’exercice budgétaire en simple addition comptable, sans suffisamment s’intéresser aux conséquences concrètes des mesures.
« L’expérience montre qu’Arizona travaille de manière désordonnée. Certaines mesures deviennent presque impossibles à mettre en œuvre ou beaucoup trop complexes. D’autres n’ont pas l’effet prévu. Je comprends que les gens deviennent prudents lorsqu’ils voient des montants dans des tableaux sans qu’on ait discuté en profondeur de la politique qui se trouve derrière. »
Et de citer plusieurs exemples.
« On compte par exemple à nouveau sur des économies dans le domaine de la migration, alors que l’évaluation de départ a montré que les économies précédentes étaient inférieures à ce que l’on avait imaginé. On inscrit aussi des économies liées aux malades de longue durée. Quelles mesures se cachent derrière cela ? On supprime des subsides aux entreprises, mais lesquels ? Et avec quels effets positifs et négatifs ? »
Avant de résumer sa critique en une formule particulièrement sévère :
« Les budgets sont trop souvent conçus comme des feuilles Excel. Il s’agit d’un budget important pour les années à venir. Quelques jours supplémentaires ne constituent donc pas un problème insurmontable. »
Des semaines perdues
Pour Carl Devos, le véritable problème est ailleurs : le gouvernement aurait perdu un temps considérable avant même d’arriver à la phase actuelle des négociations.
« Lors du contrôle budgétaire de mars, le gouvernement a décidé de ne pas intervenir, alors qu’il existait déjà de nombreux signaux indiquant que la situation dérapait. Même lors de l’accord d’été, on ne voulait pas aller suffisamment loin sur le plan budgétaire. Tout devait être reporté à octobre, pour les budgets de 2027, 2028 et 2029. »
La suite n’a pas été meilleure, selon lui.
« Puis on dit qu’on a commencé en août et qu’on n’a jamais été aussi bien préparé. Ensuite arrive une première version avec une hausse de la TVA, alors que Bouchez avait déclaré depuis longtemps qu’il n’en voulait pas. Une deuxième version : à nouveau cette hausse de la TVA. Une troisième : la même chose. Voilà comment on perd des semaines précieuses. »
Et lorsque le frein à l’endettement est arrivé sur la table, une nouvelle semaine aurait encore été perdue.
« Soudain, on met sur la table un frein à l’endettement pour passer de 10 milliards à 3,5 milliards. Encore une semaine de perdue, avant que cette idée soit abandonnée. Maintenant, pour la première fois, un paquet de 10 milliards est sur la table sans cette hausse de la TVA, ou tout au plus avec une hausse limitée. Et il faudrait alors tout régler en une ou deux nuits. »
Sa conclusion est sans détour :
« Je ne trouve pas que ce soit une manière sérieuse de travailler. »
Vooruit peut-il bloquer le gouvernement ?
Le rôle de Vooruit dans les négociations est au cœur des tensions actuelles. Pour Carl Devos, le parti de Conner Rousseau dispose bel et bien d’un véritable pouvoir de blocage.
« On ne peut supprimer, contourner ou remplacer aucun parti. C’est pourquoi même un petit parti comme Vooruit peut utiliser son veto. En même temps, personne ne peut faire sauter le gouvernement, car des élections constituent une alternative hallucinante. »
Le politologue estime donc que les cinq partis de la coalition n’ont guère d’autre choix que de poursuivre ensemble.
« Je ne dis pas que tous les sondages deviendront réalité, mais pour aucun parti gouvernemental la situation ne semble favorable. Même la N-VA ne peut pas compter sur le fait que le grand stratège De Wever réussira à chaque fois à inverser la tendance pendant la campagne. Ils ont donc intérêt à rester ensemble. »
« Vooruit est le seul parti de gauche dans une coalition assez centriste et de droite »
Carl Devos comprend également pourquoi Vooruit se retrouve dans une position particulièrement délicate même si les partis d’opposition au fédéral comme Anders ou Groen ont selon lui un très mauvais bilan à Bruxelles. Les partis de Frédéric De Gucht et les verts flamands sont autour de 5% dans les sondages.
Pour le politique, Vooruit,« C’est le seul parti de gauche dans une coalition assez centriste et de droite. Il reçoit un peu de soutien de la part des Engagés et du CD&V, mais cela s’arrête rapidement. Vooruit doit tenir compte de l’opposition du PTB et de Groen, et même, sur certains dossiers, du Vlaams Belang. Les autres partis ont moins à craindre de l’opposition en Flandre. L’alternative n’est pas vraiment crédible : regardez leur bilan et la farce budgétaire à Bruxelles. Il est alors difficile de crier que le budget fédéral n’est pas bon.»
« Le confiance n’a pas augmenté »
Au-delà du contenu de l’accord budgétaire, Carl Devos s’inquiète surtout des dégâts politiques provoqués par ces semaines de négociations.
« Elles ont causé des dégâts. De Wever n’a pas connu sa meilleure période. Le retrait du frein à l’endettement lui a notamment valu des critiques. Depuis combien de temps n’avait-on plus vu autant de journaux le juger aussi sévèrement ? “Un Premier ministre comme les autres”, “du marketing politique”. Ils ont certainement été surpris. »
Les tensions ne concernent d’ailleurs pas uniquement Bart De Wever.
« Les autres partis sont également déçus par sa stratégie. Le MR est satisfait d’avoir pu éviter la hausse de la TVA, mais se demande combien de fois la N-VA va encore revenir avec cette proposition. D’un autre côté, certains estiment que De Wever a trop facilement cédé au MR et que la N-VA veut rester trop proche de son propre programme. »
Et surtout :
« Les relations entre Vooruit et la N-VA semblent également moins bonnes. Même si un accord est conclu, la confiance n’a pas augmenté. Nous ne sommes qu’en octobre 2026. Ce gouvernement doit encore tenir jusqu’en juin 2029. »