Radio France : après Ameziane et Jessé, Merwane Benlazar veut à son tour « perturber les fachos »
Après les polémiques provoquées par plusieurs humoristes de Radio France, Merwane Benlazar vole au secours d’Ameziane et explique vouloir « perturber les fachos ». Une nouvelle saillie qui pose moins la question du droit à l’humour que celle, désormais récurrente, du pluralisme sur le service public.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Merwane Benlazar défend Ameziane et assure vouloir « perturber les fachos ». Après plusieurs polémiques, les humoristes de Radio France alimentent à nouveau le procès en militantisme fait au service public.
À ce rythme, les détracteurs de Radio France pourront bientôt se dispenser d’argumenter. Quelques jours après les nouvelles polémiques provoquées par les humoristes de la maison, Merwane Benlazar a décidé de voler au secours de l’un de ses collègues, Ameziane et de répondre à ceux qui l’ont attaqué par une catégorie politique d’une remarquable simplicité : les « fachos ».
« L’extrême droite qui s’est attaquée à Ameziane, ça c’est hors de question. Pas touche à Ameziane ! Je le protège », lance l’humoriste. Jusque-là, rien de très remarquable : un chroniqueur défend un confrère pris dans une polémique.
La suite devient plus intéressante : « C’est comme ça qu’on va perturber les fachos. Un barbu qui défend un homo, un homo arabe, il doit être totalement perdu cognitivement. »
Voilà donc l’adversaire politique décrit. Il est « facho », évidemment, mais également assez rudimentaire pour se trouver intellectuellement désorienté devant un homme barbu défendant un homosexuel arabe. On ne sait pas exactement combien de Français correspondant à ce curieux portrait psychologique écoutaient Radio France ce matin-là. Ils auront au moins appris qu’ils étaient faciles à « perturber ».
"On va perturber les fachos…"
— Destination Télé (@DestinationTele) September 4, 2026
Arborant un maillot algérien, Merwane Benlazar prend la défense de l’humoriste d’origine algériennne Ameziane qui a insulté un membre du RN lundi sur France Inter pic.twitter.com/qPTbdwBySu
L’« ennemi d’État » cherche à conserver son titre
Benlazar poursuit en s’adressant cette fois aux « petits nouveaux » : « Pas plus de buzz buzz. Non, non, non, non. Il n’y a de la place que pour un seul ennemi d’État ici. C’est ma direction artistique. Trouve-toi ton propre style, c’est dingue ça ! »
Que personne ne s’y trompe : il s’agit évidemment d’une plaisanterie. Merwane Benlazar ne revendique pas sérieusement un statut d’ennemi de l’État et la phrase n’a aucun intérêt à être lue au premier degré.
C’est même précisément parce qu’elle est une plaisanterie qu’elle devient savoureuse dans le contexte actuel.
Radio France traverse depuis plusieurs jours une succession de controverses autour de ses humoristes et de leur rapport à la politique. Ameziane s’est retrouvé au centre d’une polémique après une chronique visant Jean-Philippe Tanguy. Jessé a, de son côté, provoqué une nouvelle controverse en accueillant l’arrivée du journaliste Charles Sapin par une plaisanterie sur les « néonazis », avant d’assumer publiquement son propos.
Et voici maintenant Benlazar qui transforme lui-même cette succession de polémiques en running gag : les humoristes se disputeraient presque le titre d’« ennemi d’État », tandis que ceux qui s’en prennent à l’un d’entre eux deviennent les « fachos » qu’il faudrait « perturber ».
À un certain stade, la satire finit par rencontrer la réalité.
Le problème n’est pas qu’un humoriste soit engagé
Il serait pourtant absurde de réclamer d’un humoriste une neutralité de greffier. Un chroniqueur satirique a le droit d’avoir des convictions, de préférer un camp à un autre, de provoquer, de caricaturer et même de produire une plaisanterie injuste, ou médiocre. Une antenne où l’humour devrait respecter une parfaite équidistance idéologique deviendrait rapidement aussi drôle qu’un formulaire administratif.
Le problème posé à Radio France est ailleurs.
Il réside dans l’accumulation et dans la direction presque toujours prévisible des coups. Lorsqu’une radio de service public fait l’objet d’un procès persistant en homogénéité idéologique, la question n’est plus seulement de savoir si chacune des phrases prononcées séparément peut être défendue au nom de l’humour. Elle devient celle du paysage que toutes ces phrases dessinent lorsqu’on les rassemble.
Et c’est à cet endroit que la nouvelle intervention de Benlazar devient presque providentielle pour les accusateurs de Radio France. Car elle ne répond pas vraiment au soupçon de militantisme : elle le met en scène.
Il y a les humoristes que l’on protège. Il y a « l’extrême droite » qui les attaque. Il y a les « fachos » que l’on cherche à « perturber ». Et il y a, au milieu, l’« ennemi d’État » qui plaisante sur son propre statut de provocateur. Tout cela peut être drôle. Mais tout cela raconte aussi quelque chose.
Ils n’ont toujours pas compris le problème
C’est peut-être le plus étonnant dans cette séquence. Les humoristes concernés paraissent parfois interpréter les critiques adressées à Radio France comme si celles-ci portaient essentiellement sur leur droit à se moquer de la droite ou de l’extrême droite. Dès lors, la réponse devient évidente : provoquer davantage ceux qui protestent et tourner leur indignation en dérision.
Mais ce n’est pas le cœur du problème.
La véritable question est de savoir pourquoi, sur un service public financé par l’ensemble des contribuables et tenu à des exigences particulières de pluralisme, une partie de l’offre humoristique donne si régulièrement le sentiment d’appartenir au même univers politique et culturel. Ce n’est pas telle blague contre tel responsable politique qui produit cette impression. C’est leur répétition, leur orientation et, désormais, la solidarité revendiquée entre leurs auteurs face à un adversaire commun.
On peut d’ailleurs retourner l’expérience. Imaginons quelques instants une matinale de service public peuplée de chroniqueurs conservateurs. L’un compare une personnalité de gauche à un animal ; un autre accueille un journaliste progressiste par une plaisanterie sur l’arrivée prochaine de staliniens ; un troisième vient ensuite défendre ses collègues en expliquant qu’il faut « perturber les gauchos ». Il serait difficile d’imaginer que personne, au sein de Radio France, ne finisse par s’interroger sur la couleur politique générale de l’antenne.
C’est cette expérience mentale, davantage que telle ou telle plaisanterie, qui permet de comprendre le malaise.
La meilleure défense de leurs accusateurs
Radio France pourrait répondre à ses critiques de nombreuses manières. Elle pourrait démontrer, chiffres à l’appui, la diversité politique de ses chroniqueurs. Elle pourrait revendiquer clairement une conception particulière de la satire. Elle pourrait également considérer que certaines émissions gagneraient à accueillir des sensibilités humoristiques réellement antagonistes.
Mais ses humoristes semblent avoir trouvé une autre méthode : transformer le procès qui leur est fait en nouvelle matière humoristique.
C’est leur droit. Mais il faudrait alors accepter que l’auditeur en tire ses propres conclusions.
Car le problème de cette séquence n’est finalement pas que Merwane Benlazar ait prononcé le mot « fachos ». Le mot est tellement usé dans la polémique politique française qu’il faudrait beaucoup d’efforts pour s’en scandaliser encore. Ce qui frappe est l’incapacité apparente à percevoir que cette manière de répondre constitue exactement ce que dénoncent ceux auxquels elle est adressée.
Radio France cherchait peut-être encore comment répondre à ceux qui l’accusent de militantisme. Merwane Benlazar vient de proposer une méthode originale : les appeler « fachos ».