« Ils creusent leur propre tombe » : Giesbert fustige la fronde de Radio France contre Charles Sapin
La fronde contre l’arrivée de Charles Sapin à France Inter continue de faire réagir. Charles Consigny raille une station qui se vivrait comme « le maquis du Vercors », tandis que Franz-Olivier Giesbert juge la mobilisation « terriblement stalinienne » et prévient : les opposants à Sapin « creusent leur propre tombe ».
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Charles Consigny et Franz-Olivier Giesbert étrillent la fronde contre l’arrivée de Charles Sapin à France Inter. Pour Giesbert, ses opposants font désormais « le boulot des adversaires du service public ».
Sommaire
Deux minutes trente, le dimanche matin, à 7h42. L’arrivée de Charles Sapin à France Inter pourrait difficilement être présentée comme une révolution de la grille du service public. Elle suffit pourtant à alimenter une fronde interne à Radio France et une menace de grève. Après plusieurs jours de polémique, deux journalistes et chroniqueurs ont décidé de retourner l’affaire contre ses initiateurs : Charles Consigny sur RMC et Franz-Olivier Giesbert sur CNews.
Le premier raille une France Inter qui se vivrait comme « le maquis du Vercors » et découvre soudain qu’un journaliste de droite peut parler à son micro. Le second est beaucoup plus sévère : « C’est terriblement stalinien », lâche Franz-Olivier Giesbert, qui accuse les opposants à Charles Sapin de « creuser leur propre tombe ».
Derrière les formules se dessine désormais une question autrement embarrassante pour Radio France : la mobilisation contre l’arrivée d’un journaliste de droite n’est-elle pas en train de fournir aux contempteurs du service public la démonstration qu’ils attendaient ?
« Le maquis du Vercors »
Sur le plateau des Grandes Gueules, Charles Consigny commence par ironiser sur la disproportion entre la place effectivement accordée à Charles Sapin et la réaction qu’elle provoque.
« Je comprends que ça leur fasse tout drôle à France Inter, qui se vit comme le maquis du Vercors, si tu veux, d’avoir tout à coup un journaliste de Valeurs actuelles qui vient à leur micro, fût-ce de façon sacrificielle le dimanche matin à 7h40 », lance-t-il.
Le sarcasme est féroce, mais l’argument qui suit l’est davantage. Selon Consigny, France Inter se trouve désormais devant une alternative : « Soit ils affirment le fait qu’ils sont une radio de gauche, et dans ce cas-là ils excluent ceux qui ne pensent pas comme eux. »
Car la question n’est plus seulement celle des opinions de Charles Sapin. C’est l’intensité de la réaction suscitée par son arrivée qui nourrit désormais le procès fait à la station. Une chronique hebdomadaire de quelques minutes, programmée un dimanche à l’aube, paraît une concession particulièrement modeste au pluralisme. Qu’elle provoque néanmoins une telle opposition interne devient, pour les détracteurs de France Inter, presque plus significatif que la chronique elle-même.
Le présentateur des Grandes Gueules formule directement le paradoxe : « Finalement, on a l’impression que le personnel de Radio France donne raison à Charles Alloncle et à ses amis, parce que 2 minutes 30 d’une chronique d’un journaliste de droite, et ça déclenche une grève. »
« Quand on voit Charles Sapin, c’est pas Goebbels »
Zohra Bitan pousse la critique plus loin encore. Pour elle, la nature publique de Radio France change fondamentalement le problème : « Quand c’est privé, comme RMC, ils font ce qu’ils veulent. Quand c’est l’argent public, tu fais pas ce que tu veux. »
La chroniqueuse reproche surtout à une partie de la gauche d’avoir tellement élargi les catégories d’« extrême droite » et de « facho » qu’elles finiraient par englober toute personnalité extérieure à son propre univers idéologique. Une critique qui résonne singulièrement après la plaisanterie de Jessé sur les « néonazis » à propos de l’arrivée de Charles Sapin.
Consigny revient justement sur cette assimilation : « Quand on voit Charles Sapin, c’est pas Goebbels. » La comparaison est volontairement outrancière. Mais elle vise une réalité précise de la polémique : Charles Sapin n’arrive pas à France Inter comme militant du Rassemblement national. Il est journaliste politique, a notamment travaillé au Figaro et au Point et s’est spécialisé dans le suivi de la droite et du RN. C’est son passage par Valeurs actuelles qui concentre une grande partie des critiques.
Le présentateur des Grandes Gueules Olivier Truchot fait alors remarquer qu’appliquer rétrospectivement aux journalistes les positions ou l’histoire politique de chacun des titres pour lesquels ils ont travaillé conduirait rapidement à une situation absurde : « Dans ce cas-là, on ne reçoit pas de journalistes de L’Humanité. L’Humanité célébrait la mort de Staline. Enfin, à un moment donné, on fait le procès de tous les journaux, on fait un historique de tous les journaux. »
Un auditeur de gauche dénonce une « dictature de la bien-pensance »
La séquence prend une tournure supplémentaire lorsqu’un auditeur, Amadou, intervient à l’antenne. Il commence par préciser qu’il est lui-même électeur de gauche, avant d’expliquer ne plus se reconnaître dans cette gauche-là.
« Je ne me reconnais plus maintenant dans cette gauche-là, qui fait une dictature de la bien-pensance, où personne ne peut s’exprimer et donner son avis », déplore-t-il. Selon lui, le mécanisme est devenu presque automatique : « Tu dis : “Je suis pas forcément d’accord, j’ai un petit doute”, hop, tout de suite t’es un facho. »
Lorsque l’émission demande finalement à ses auditeurs si « l’extrême droite a sa place sur le service public », 85 % des participants répondent par l’affirmative, selon le résultat annoncé à l’antenne.
Ce sondage radiophonique n’a évidemment aucune valeur représentative de l’opinion française. Mais la manière dont la question est désormais formulée montre combien l’affaire Charles Sapin a dépassé le cas personnel du journaliste. Ce qui est désormais discuté, c’est la capacité même du service public à accueillir durablement des voix situées à droite de son centre de gravité habituel.
Giesbert : « C’est terriblement stalinien »
Sur CNews, Franz-Olivier Giesbert se montre encore plus sévère. Pour l’ancien directeur du Point, la réaction interne révèle une « déconnexion totale des journalistes par rapport à l’opinion ».
Il défend au contraire le choix de la direction de France Inter d’introduire davantage de diversité : « C’est normal qu’il y ait des opinions. Elle a fait son boulot. Elle veut faire parler des gens différents. »
Puis vient la formule la plus violente de son intervention : « C’est terriblement stalinien. »
Giesbert ne cache pas son incompréhension devant des journalistes qui souhaitent empêcher l’arrivée d’un confrère en raison de son positionnement supposé. « J’ai pas envie d’appeler ça des journalistes, les gens qui ont voté là-dessus », lâche-t-il, avant de rappeler le parcours de Charles Sapin, qu’il décrit comme « quelqu’un d’extrêmement sérieux », dont les rapports avec le Rassemblement national seraient d’ailleurs « souvent compliqués ».
Pour lui, assimiler son arrivée à l’introduction d’une voix néonazie dans le service public témoigne d’une profession qui aurait « perdu la tête ».
De la défense du service public à sa meilleure mise en accusation
Mais l’argument le plus intéressant de Giesbert vient ensuite. Car il ne reproche plus seulement aux opposants de Charles Sapin leur intolérance supposée. Il les accuse de produire eux-mêmes les arguments qui pourraient un jour être utilisés contre l’existence du service public audiovisuel sous sa forme actuelle.
« Ils creusent leur propre tombe, prévient-il. Ils font le boulot des adversaires du service public. Ils conduisent à accepter l’idée que le service public soit supprimé après les élections. »
C’est peut-être là que l’affaire prend une dimension différente.
Pendant longtemps, l’accusation selon laquelle France Inter constituerait une radio idéologiquement homogène pouvait être repoussée comme une caricature venue de la droite. Mais lorsque l’introduction d’un journaliste identifié à droite, pour quelques minutes hebdomadaires programmées le dimanche matin, provoque une mobilisation interne suffisamment importante pour alimenter une grève, la caricature devient plus difficile à dissocier entièrement de la réalité.
Ce constat ne signifie évidemment pas que les salariés de Radio France devraient renoncer à leur droit de grève, ni que toute objection à Charles Sapin serait illégitime. Il signifie simplement que la disproportion entre l’espace qui lui est accordé et la réaction qu’il provoque devient elle-même une information politique.
La fronde devient son propre argument
C’est aussi ce qui rend cette nouvelle séquence particulièrement dommageable pour Radio France. La station est déjà prise depuis plusieurs jours dans une succession de controverses impliquant ses humoristes. Ameziane a provoqué une polémique avec une chronique visant Jean-Philippe Tanguy. Jessé a accueilli l’arrivée de Charles Sapin par une plaisanterie évoquant les « néonazis ». Merwane Benlazar a ensuite volé au secours d’Ameziane en expliquant vouloir « perturber les fachos ».
Chacune de ces séquences peut être défendue séparément au nom de l’humour, de la liberté éditoriale ou de la liberté d’expression. Leur accumulation produit cependant un tableau plus difficile à ignorer : celui d’un univers professionnel dans lequel certaines sensibilités paraissent suffisamment étrangères pour que leur simple apparition devienne un événement.
La direction de France Inter avait justement choisi Charles Sapin au nom d’une plus grande diversité des opinions. En voulant empêcher cette expérience avant même qu’elle ait véritablement commencé, ses opposants prennent un risque considérable : celui de démontrer involontairement pourquoi elle était devenue nécessaire.
Le danger pour Radio France n’est donc peut-être plus Charles Sapin et ses deux minutes trente du dimanche matin. Il est que, à force de vouloir protéger le service public de ceux qui ne pensent pas comme une partie de ses salariés, ces derniers finissent par convaincre les Français qu’il faudrait protéger le pluralisme du service public lui-même.
Franz-Olivier Giesbert l’a formulé beaucoup plus brutalement : ils sont peut-être en train de « faire le boulot des adversaires du service public ».