Di Rupo partage les inquiétudes de Damien Ernst sur l’énergie : « Cela risque de créer une réaction violente contre l’Union européenne »
Elio Di Rupo donne raison à Damien Ernst, qui redoute que la crise énergétique n’alimente une fragmentation politique de l’Europe. L’ancien premier ministre évoque une « alliance de circonstance » entre l’Iran, la Russie et les États-Unis de Trump et fustige l’absence de réponse européenne.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Elio Di Rupo partage les inquiétudes de Damien Ernst sur la crise énergétique et redoute qu’elle n’alimente une violente réaction politique contre l’Union européenne.
Le diagnostic de Damien Ernst sur la crise énergétique européenne trouve un soutien politique inattendu. Après les nouveaux avertissements lancés par le professeur de l'Université de Liège, Elio Di Rupo lui a publiquement donné raison, estimant que la flambée des prix pourrait provoquer une réaction politique majeure contre l'Union européenne.
We should not be naive about what is happening now in the energy sector. Multiple foreign powers are maneuvering to strangle us energetically, with a little help from the EU itself. We are not facing a succession of unfortunate events. The endgame is simple. This energy crisis…
— Damien ERNST (@DamienERNST1) September 16, 2026
« Nous ne devrions pas être naïfs quant à ce qui se passe actuellement dans le secteur énergétique », a écrit Damien Ernst sur X. Pour le spécialiste de l'énergie, les difficultés actuelles ne peuvent plus être considérées comme une simple « succession d'événements malheureux ».
Il estime que plusieurs puissances étrangères cherchent à « nous étrangler sur le plan énergétique », avec, ajoute-t-il, « un peu d'aide de l'UE elle-même ». Selon lui, les conséquences pourraient dépasser très largement les factures de gaz ou le prix payé à la pompe.
« Cette crise énergétique causera de la misère et l'émergence de mouvements politiques qui disloqueront l'UE. C'est ce que recherchent nos adversaires », prévient-il.
Une analyse à laquelle Elio Di Rupo a répondu sans détour : « Vous avez raison. »
Di Rupo évoque une « alliance de circonstance »
L'ancien premier ministre et ancien président du Parti socialiste va même plus loin dans son interprétation géopolitique de la crise.
Selon lui, « il y a une alliance de circonstance entre l'Iran, la Russie et les USA de Trump pour faire augmenter les prix des énergies à un niveau insupportable pour les citoyens et les industries européens ».
L'expression est particulièrement forte. Elio Di Rupo ne décrit pas nécessairement une alliance formelle ou une coordination établie entre Washington, Moscou et Téhéran, mais une convergence de circonstances et d'intérêts dont l'Europe ferait les frais.
À ce stade, rien ne permet en effet d'établir l'existence d'une stratégie coordonnée entre ces trois puissances visant à provoquer une crise énergétique européenne. Leurs politiques, leurs intérêts et leurs relations sont profondément différents. Di Rupo présente donc ici sa propre lecture politique des événements.
Il reproche parallèlement à l'Union européenne son incapacité à apporter une réponse suffisante à la crise. La situation, estime-t-il, pourrait devenir politiquement explosive.
« Cela risque de créer une réaction violente compréhensible contre l'Union européenne qui, à ce stade, n'apporte aucune réponse », poursuit-il.
Vous avez raison. Il y a une alliance de circonstance entre l’Iran , la Russie et les USA de Trump pour faire augmenter les prix des énergies à un niveau insupportable pour les citoyens et les industries européens. Cela risque de créer une réaction violente compréhensible contre…
— Elio Di Rupo (@eliodirupo) September 16, 2026
La crainte d'une crise énergétique devenue crise politique
C'est précisément sur ce point que les analyses de Damien Ernst et d'Elio Di Rupo se rejoignent.
Tous deux redoutent désormais que le choc énergétique ne se transforme en crise politique européenne. Di Rupo estime qu'une colère dirigée contre l'Union européenne profiterait à l'extrême droite et pourrait conduire à un « large démantèlement de notre Europe ».
Chaque État européen se retrouverait alors, selon lui, isolé face aux grandes puissances mondiales : « Nous ne serons plus maîtres de notre avenir », avertit l'ancien premier ministre.
Damien Ernst développe un raisonnement comparable, mais en l'attribuant aux adversaires géopolitiques de l'Europe : une crise énergétique durable appauvrirait ménages et entreprises, nourrirait les mouvements hostiles à l'Union et finirait par fragiliser sa cohésion.
Il s'agit là encore d'une analyse prospective, et non d'un scénario dont la réalisation serait acquise. Mais elle intervient au moment où la dégradation de la situation énergétique devient tangible.
Ernst alertait déjà 21News sur une « strangulation lente »
Cette prise de position prolonge directement les avertissements formulés lundi par Damien Ernst dans un entretien accordé à 21News. Le professeur de l'ULiège y décrivait déjà une « strangulation lente de notre approvisionnement énergétique », estimant que la succession des crises depuis la guerre en Ukraine avait placé l'Europe dans une situation de vulnérabilité exceptionnelle.
« Voyons simplement les chiffres ! Le prix du gaz est actuellement de l'ordre de 83 €/MWh sur les marchés. Avant le 28 février, il tournait autour des 30 €/MWh », expliquait-il. Plus inquiétant encore pour l'industrie, ajoutait-il, « le client européen paye aujourd'hui son gaz huit fois plus cher qu'aux USA ». Une situation qu'il qualifiait de « presque un arrêt de mort pour les industries européennes qui consomment beaucoup de gaz ».
Même constat du côté des carburants. « Sur les marchés de gros, le diesel atteint désormais 1.500 €/tonne. Contre 600 €/tonne début janvier », relevait Damien Ernst, qui y voyait la conséquence d'une accumulation de chocs sur l'offre mondiale.
Le professeur rappelait d'abord la disparition d'une grande partie des approvisionnements européens en gaz russe par gazoduc depuis la guerre en Ukraine, puis les perturbations frappant le GNL du Moyen-Orient. Pour le diesel, il pointait notamment les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes et la fermeture partielle du détroit d'Ormuz, qui a réduit les volumes en provenance du Moyen-Orient.
La situation s'est encore compliquée avec l'attaque contre l'oléoduc Est-Ouest saoudien, qui permet précisément d'acheminer du pétrole jusqu'au port de Yanbu, sur la mer Rouge, sans emprunter le détroit d'Ormuz. « Sur une consommation mondiale de 100 millions de barils, 4 millions, c'est déjà énorme, d'autant que les réserves sont déjà basses ! », nous expliquait Ernst.
Il interprétait surtout cette attaque comme un avertissement géopolitique : « C'est aussi un message très clair envoyé par l'Iran au travers de ses proxys chiites en Iraq qui ont frappé l'oléoduc : votre pétrole passera soit par le détroit d'Ormuz, à nos conditions, soit il ne passera pas ! »
C'est précisément à ce stade que Damien Ernst développait déjà l'idée que l'on retrouve dans son nouveau message sur X : celle d'une pression volontaire et progressive sur l'approvisionnement énergétique plutôt que d'un choc brutal.
« Tant qu'ils n'auront pas cela, ils vont continuer à mettre la pression sur notre approvisionnement énergétique par une strangulation lente », estimait-il à propos des revendications iraniennes. Selon lui, Téhéran chercherait à éviter une rupture soudaine susceptible de retourner l'opinion internationale contre lui : « Ils procèdent donc à ce qu'on pourrait appeler une escalade lente. »
Et son avertissement ne s'arrêtait pas au pétrole. « Je pense que l'on n'est même pas au bout de nos surprises », prévenait-il, évoquant le « risque significatif » de nouvelles attaques contre des infrastructures gazières. Sa conclusion était sans ambiguïté : « Je pense que l'on n'est vraiment pas au bout des mauvaises surprises. »
« Deux blocus » autour d'Ormuz
Dans son entretien avec nous, Damien Ernst insistait également sur une situation plus complexe qu'un simple affrontement entre l'Europe et l'Iran.
« Il ne faut pas oublier qu'il y a en fait deux blocus sur le détroit d'Ormuz : l'un étant imposé par les Américains et l'autre, par les Iraniens », expliquait-il.
Le professeur estimait alors que l'Europe pourrait finir par devoir négocier avec Téhéran afin de sécuriser une partie de ses approvisionnements, tout en soulignant qu'un tel accord pourrait se heurter aux exigences iraniennes mais aussi à l'opposition de Washington.
Son nouveau message franchit désormais une étape supplémentaire. Là où il décrivait lundi les mécanismes d'une « strangulation lente », il s'inquiète aujourd'hui des conséquences politiques que celle-ci pourrait produire sur le continent.
De la facture énergétique à la cohésion européenne
La réaction d'Elio Di Rupo donne une dimension politique supplémentaire à cet avertissement.
Les deux hommes viennent d'horizons très différents. Damien Ernst intervient comme professeur d'électromécanique et spécialiste des systèmes énergétiques à l'Université de Liège. Elio Di Rupo appartient depuis des décennies à la famille socialiste européenne et a dirigé le gouvernement belge de 2011 à 2014.
Mais ils convergent ici sur un même risque : celui de voir la vulnérabilité énergétique européenne se transformer en vulnérabilité économique, puis politique.
Ernst considère que les adversaires de l'Europe peuvent exploiter cette faiblesse pour favoriser sa fragmentation. Di Rupo redoute qu'une flambée durable des prix ne provoque une colère contre une Union européenne jugée incapable de protéger citoyens et industries.
Le débat dépasse ainsi désormais la seule question de savoir jusqu'où grimperont le gaz, le pétrole ou le diesel. Pour Ernst comme pour Di Rupo, c'est la capacité de l'Europe à absorber politiquement le choc énergétique qui pourrait finir par être mise à l'épreuve.