Dominique de Villepin réécrit 1918 : la France aurait gagné « grâce » aux tirailleurs sénégalais
Dominique de Villepin promet, s’il devient président, de faire entrer en premier au Panthéon un tirailleur sénégalais, « grâce à qui nous avons gagné la Première Guerre mondiale ». Le sacrifice de ces soldats est incontestable. Leur attribuer la victoire de 1918 l’est beaucoup moins. L’hommage avait-il vraiment besoin de l’exagération ?
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Dominique de Villepin affirme que la France a gagné la Première Guerre mondiale « grâce » aux tirailleurs sénégalais et veut en panthéoniser un. Un hommage légitime qui prend quelques libertés avec les proportions historiques.
Dominique de Villepin disposait pourtant de toute l’Histoire pour rendre hommage aux tirailleurs sénégalais.
Leur courage, leurs morts, le Chemin des Dames, Verdun, Reims, puis les combats de 1940 : nul besoin d’en rajouter. Environ 200.000 tirailleurs sénégalais furent mobilisés pendant la Première Guerre mondiale et près de 30.000 y laissèrent la vie. Leur contribution à l’effort de guerre français est considérable et leur mémoire mérite pleinement sa place dans le récit national.
Mais sur BFMTV, dimanche, l’ancien Premier ministre a voulu aller plus loin. Interrogé sur la première personnalité qu’il ferait entrer au Panthéon s’il devenait président de la République, il a répondu : « Un tirailleur sénégalais. »
Pourquoi ? « Parce que j’aime bien que la France reconnaisse ses dettes. » Puis vient cette phrase : les tirailleurs sénégalais sont ceux « grâce à qui nous avons gagné la Première Guerre mondiale ».
Si Dominique de Villepin est élu président, la première personne qu'il fera rentrer au Panthéon sera "un tirailleur sénégalais" pic.twitter.com/XS825Aa6Tu
— BFM (@BFMTV) August 30, 2026
De la contribution décisive à la cause de la victoire
La France métropolitaine a mobilisé plus de huit millions d’hommes pendant la Grande Guerre et perdu environ 1,4 million de soldats. À leurs côtés combattirent des centaines de milliers de soldats venus de l’empire colonial : Africains du Nord et d’Afrique subsaharienne, Malgaches, Indochinois et autres contingents.
Les tirailleurs sénégalais — appellation qui recouvrait alors des soldats recrutés dans plusieurs territoires d’Afrique occidentale française et pas uniquement au Sénégal — ont payé un lourd tribut. Près de 200.000 furent mobilisés et environ 30.000 moururent. Leur sacrifice n’a donc rien d’anecdotique.
Mais il existe une différence entre dire que ces hommes ont contribué à la victoire française et expliquer que c’est « grâce à eux » que la Première Guerre mondiale a été gagnée.
La victoire de 1918 résulte d’un effort militaire gigantesque : celui des millions de soldats français, de l’ensemble des troupes coloniales et, évidemment, de tous les Alliés, britanniques, américains, belges et autres.
Transformer une contribution importante en explication de la victoire ne rend pas l’Histoire plus juste. Cela en change simplement les proportions. Et l’opération est d’autant plus étrange que les tirailleurs sénégalais n’ont besoin d’aucune légende supplémentaire pour mériter la reconnaissance de la France.
La France éternellement débitrice ?
Mais la formulation de Dominique de Villepin révèle surtout sa conception de la mémoire.
« J’aime bien que la France reconnaisse ses dettes », explique-t-il avant d’énumérer Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron parmi les présidents ayant commencé ce travail.
Puis vient l’Afrique : « J’estime que, vis-à-vis de l’Afrique, il y a un devoir de reconnaissance central. »
J’estime que, vis-à-vis de l’Afrique, il y a un devoir de reconnaissance central.
Dominique de Villepin
Reconnaître les pages sombres de l’histoire française n’a évidemment rien d’illégitime. Encore faut-il éviter que l’Histoire nationale ne soit progressivement transformée en comptabilité, avec ses créanciers, ses débiteurs et une addition dont chaque génération hériterait de la précédente.
L’empire colonial a participé aux deux guerres mondiales. Des hommes venus d’Afrique ont combattu et sont morts sous l’uniforme français. Ces faits appartiennent pleinement à l’histoire de France.
Mais précisément : ils lui appartiennent. Ils n’ont nul besoin d’être transformés en une dette perpétuelle de la France contemporaine envers un continent tout entier.
Thiaroye : une tragédie réelle, un bilan encore disputé
Dominique de Villepin invoque ensuite le massacre de Thiaroye. Le 1er décembre 1944, des tirailleurs africains rapatriés au Sénégal après avoir été prisonniers des Allemands furent tués par les forces françaises à proximité de Dakar, sur fond notamment de conflit concernant le paiement de sommes qui leur étaient dues.
Le massacre n’est plus nié par la France. François Hollande avait reconnu dès 2012 la « répression sanglante » et évoqué ensuite plus de 70 morts. Plus récemment, la qualification même de « massacre » a été officiellement assumée par Paris.
En revanche, son bilan exact demeure l’objet d’importantes controverses historiques. Dominique de Villepin parle, lui, de « plusieurs centaines de morts » et présente également comme établie une volonté française d’éviter que ces soldats puissent, une fois revenus chez eux, « semer la mauvaise parole ».
Des travaux historiques ont effectivement interrogé les motivations coloniales, la crainte politique suscitée par ces anciens combattants et le contentieux financier à l’origine de leur colère. Mais lorsque les archives et les historiens continuent précisément de discuter le nombre de victimes et les mécanismes de la répression, un candidat à l’Élysée gagnerait à distinguer les faits établis des interprétations historiques.
Thiaroye est suffisamment grave pour n’avoir besoin d’aucun chiffre transformé en certitude.
Le Panthéon comme règlement de dette
Reste le symbole choisi. Faire entrer un tirailleur sénégalais au Panthéon pourrait constituer un geste parfaitement cohérent. La France y honore aussi des destins individuels qui représentent une histoire collective : Félix Éboué y repose depuis 1949, Joséphine Baker depuis 2021, Missak et Mélinée Manouchian depuis 2024.
Villepin pourrait donc défendre son choix par le courage, le sacrifice ou l’appartenance de ces soldats à l’histoire française. Mais lui choisit spontanément le registre de la dette : « J’aime bien que la France reconnaisse ses dettes. »
Ce vocabulaire n’est pas insignifiant. Le Panthéon ne devient plus seulement le lieu où « la patrie reconnaissante » honore ses grands hommes et ses grandes femmes. Il devient aussi l’endroit où la France solderait progressivement les comptes de son passé.
Or une nation peut reconnaître ses fautes sans se concevoir comme une éternelle débitrice. Elle peut honorer ceux qu’elle a maltraités sans réorganiser rétrospectivement l’Histoire pour donner davantage de poids au geste contemporain. C’est même probablement la meilleure manière de leur rendre justice.
Les tirailleurs sénégalais ont combattu pour la France. Des dizaines de milliers sont morts sous son uniforme. D’autres ont subi des injustices et, à Thiaroye, la violence meurtrière de l’armée française. Tout cela mérite d’être raconté, enseigné et commémoré. Mais ils n’ont pas, à eux seuls, fait gagner la Première Guerre mondiale à la France.
Dominique de Villepin peut vouloir faire entrer un tirailleur au Panthéon. Il n’a nul besoin de réécrire 1918 pour justifier ce choix. La reconnaissance n’oblige pas à l’exagération. Elle devrait même commander l’inverse : rendre justice aux tirailleurs sénégalais commence par leur rendre exactement ce qu’ils ont fait.