L’amitié échappait encore à l’État : LFI voudra-t-elle y remédier ?
L’amitié doit-elle devenir un objet de politique publique ? Dans son nouveau livre, Clémence Guetté veut lui accorder de nouveaux droits et une reconnaissance juridique. Sur Europe 1, Eugénie Bastié étrille cette nouvelle ambition du progressisme.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
PACS amical, congés, succession : Clémence Guetté veut politiser l’amitié tout en dénonçant la « famille traditionnelle ». Eugénie Bastié pointe les contradictions de cette vision portée par LFI.
Clémence Guetté vient de s'en prendre à la « survalorisation » de la famille traditionnelle. Le couple, « majoritairement le couple hétérosexuel », et la famille avec enfants seraient des institutions « prônées par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque ». Plus encore : vouloir revenir à cette famille constituerait, selon la députée de La France insoumise, « une forme d’extrême-droitisation de la société ».
On aurait pu croire à une nouvelle provocation de rentrée. Son livre, Pour une politique de l’amitié, permet pourtant de comprendre qu’il s’agit d’une pensée beaucoup plus cohérente — et, à ce titre, beaucoup plus révélatrice.
Clémence Guetté ne veut pas seulement valoriser davantage l’amitié. Elle propose de lui donner de nouveaux attributs juridiques : PACS entre amis, avantages successoraux, reconnaissance du parrainage républicain, congés en cas de deuil, de naissance ou pour accompagner un ami malade. Elle souhaite également multiplier les lieux gratuits permettant de se retrouver, notamment les bancs publics, considérant que la sociabilité ne devrait pas dépendre de la possibilité de payer un café, un restaurant ou une place de cinéma.
Sur Europe 1, Eugénie Bastié résume ironiquement le projet : nous ne serions « pas loin » d'un « service public de l'amitié ».
L’amitié est devenue un sujet pour la gauche, non pas seulement parce que, c’est bien connu, les gens de droite n’ont pas d’amis, mais par ce qu’il s’agit d’opposer ce modèle à celui de la famille traditionnelle. Clémence Guetté affirme vouloir lutter contre le repli sur le… https://t.co/35i3EKJ7Ei
— Eugénie Bastié (@EugenieBastie) August 27, 2026
Déconstruire d’un côté, réglementer de l’autre
C'est peut-être là que se trouve le paradoxe le plus spectaculaire de cette conception du progressisme.
Pendant des décennies, une partie de la gauche a présenté son projet comme une libération de l'individu à l'égard des institutions héritées. La famille, le mariage, la filiation ou la transmission étaient suspectés d'imposer à chacun des rôles qu'il n'avait pas choisis.
Mais une fois ces institutions déconstruites, voilà que les relations librement choisies doivent à leur tour recevoir un statut, des droits, une fiscalité et des prestations. La famille serait trop institutionnelle ; l'amitié ne le serait pas assez.
Eugénie Bastié relève cette contradiction avec une formule : « L'amitié, c'est précisément le lien qui n'a pas besoin de lois. » Elle convoque Montaigne et sa célèbre explication de son amitié avec La Boétie : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
La formule dit précisément ce que le droit ne peut fabriquer. L'ami n'est pas aimé parce qu'un statut juridique crée une obligation à son égard. L'amitié est l'un des rares liens humains qui ne procède ni de la naissance, ni du contrat, ni de l'institution.
La famille serait-elle devenue une opinion politique ?
Mais le plus étonnant reste l'opposition établie entre cette amitié émancipatrice et une famille réputée réactionnaire.
Que certaines dispositions juridiques soient adaptées à l'évolution des modes de vie peut parfaitement se discuter. Qu'une personne sans conjoint ni enfant puisse désigner plus facilement un ami pour certaines démarches ou bénéficier d'une fiscalité successorale différente constitue même un débat légitime.
Mais la famille n'est pas simplement une préférence culturelle inventée par la droite française.
Elle organise une réalité beaucoup plus élémentaire : des générations se succèdent, des enfants naissent, des adultes les élèvent et les liens de filiation permettent la transmission matérielle autant qu'immatérielle d'une génération à l'autre.
C'est ici qu'Eugénie Bastié décoche sa flèche la plus cruelle. Si la famille stable relève de l'extrême droite, ironise-t-elle, « il faudra dire ça aux chasseurs-cueilleurs » qui l'ont pratiquée pendant des dizaines de milliers d'années.
Derrière la boutade se trouve une objection anthropologique autrement sérieuse. La famille précède de plusieurs millénaires la gauche, la droite, le capitalisme, le christianisme et même l'État moderne.
La ranger parmi les constructions « réactionnaires » revient donc à projeter un vocabulaire politique contemporain sur une réalité humaine qui lui est immensément antérieure.
Une société ne se reproduit pas par affinités électives
Il existe surtout une différence que cette mise en équivalence peine à reconnaître : l'amitié et la famille ne remplissent pas les mêmes fonctions.
L'amitié est un bien humain considérable. Elle peut être plus profonde qu'un lien familial, durer toute une vie et constituer pour certains la principale source de solidarité. Mais elle n'assure pas la succession des générations.
Une société peut parfaitement survivre avec moins de mariages. Elle peut modifier profondément les formes prises par la famille. Elle peut reconnaître juridiquement d'autres types de liens. Elle ne peut en revanche durablement exister sans que des enfants naissent, soient élevés et deviennent à leur tour des adultes.
C'est pourquoi le soutien public à la natalité et aux familles n'est pas nécessairement l'expression d'une morale conservatrice. Il répond aussi à une nécessité démographique élémentaire.
Présenter le « réarmement démographique » d'Emmanuel Macron comme participant d'une « bataille idéologique qui est celle de l'extrême droite » revient à esquiver cette donnée plutôt qu'à y répondre.
Quand tout devient politique
C'est finalement moins le « PACS amical » qui interpelle que la vision du monde dont il procède.
Les liens hérités sont volontiers considérés comme suspects parce qu'ils n'ont pas été choisis. Les liens électifs sont valorisés parce qu'ils procèdent de la volonté individuelle. Mais, simultanément, ces derniers doivent être reconnus, protégés et organisés par l'État.
On aboutit à une étrange inversion : déconstruire ce que des siècles de vie sociale ont institué spontanément, puis demander à la puissance publique d'institutionnaliser ce qui était précisément spontané.
Il ne s'agit pas de reprocher à Clémence Guetté de défendre l'amitié, encore moins d'ignorer la solitude ou les nouvelles formes de solidarité. Certaines de ses propositions peuvent d'ailleurs être discutées indépendamment de l'ensemble de son projet.
Mais lorsqu'une responsable politique en vient à considérer la valorisation de la famille comme une manifestation de « l'extrême-droitisation » tout en proposant que l'État organise juridiquement l'amitié, quelque chose d'autre apparaît.
Ce n'est plus seulement une divergence entre progressistes et conservateurs. C'est une conception de la politique dans laquelle presque aucune réalité sociale ne semble pouvoir être acceptée telle qu'elle est : tout doit être déconstruit, redéfini, puis reconstruit par le droit.
Et à force de vouloir refaire la société, encore faut-il ne pas finir par oublier ce qui permet tout simplement à une société de durer.