« Le Hamas porte la responsabilité première et ultime » : les propos tranchants d'un spécialiste saoudien sur Gaza
Sur Sky News Arabia, le journaliste saoudien spécialiste du Moyen-Orient Abdulaziz Al-Khamis a vivement critiqué le Hamas et interrogé la place accordée à Gaza dans les priorités du monde arabe. Défendant les intérêts stratégiques des pays de la région, il s'est également déclaré favorable à une normalisation conditionnelle avec Israël.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur Sky News Arabia, le journaliste saoudien Abdulaziz Al-Khamis critique vivement le Hamas et défend une nouvelle hiérarchie des priorités du monde arabe.
Sommaire
- « Nous nous concentrons toujours sur l'autre et nous nous oublions nous-mêmes »
- « Pourquoi devrais-je payer le prix de cette mascarade ? »
- Les intérêts arabes avant le sort du Hamas
- Une normalisation avec Israël, mais sous conditions
- Gaza : une lecture historique contestée
- Une voix saoudienne qui interroge les priorités du monde arabe
« La vie d'un Soudanais, d'un Somalien, d'un habitant d'Irak, du Liban, de Syrie ou de Libye vaut-elle moins que celle d'un Gazaoui ? » La question est posée sans détour par Abdulaziz Al-Khamis, journaliste et analyste politique saoudien, lors d'un entretien diffusé le 26 octobre sur Sky News Arabia.
Loin des précautions diplomatiques habituelles, l'intervenant livre une critique particulièrement sévère du Hamas, mais aussi de la manière dont le monde arabe organise ses priorités politiques et diplomatiques autour de la question palestinienne.
Son propos ne consiste pas à nier les souffrances des habitants de Gaza. Il interroge plutôt les raisons pour lesquelles ce conflit devrait, selon lui, conditionner les choix stratégiques de l'ensemble des pays arabes, parfois au détriment de leurs propres intérêts.
Saudis are providing a more responsible analysis of Israel’s war against Hamas than many members of Congress. pic.twitter.com/RVqEe4dbMN
— Daniel Rubenstein (@paulrubens) November 4, 2026
« Nous nous concentrons toujours sur l'autre et nous nous oublions nous-mêmes »
Dès le début de son intervention, Abdulaziz Al-Khamis dénonce ce qu'il considère comme un déséquilibre dans l'attribution des responsabilités de la guerre à Gaza. « On demande des comptes à Netanyahou pour ce qu'il a fait à Gaza et ailleurs, mais sans demander des comptes au Hamas », déclare-t-il.
On demande des comptes à Netanyahou pour ce qu'il a fait à Gaza et ailleurs, mais sans demander des comptes au Hamas.
Abdulaziz Al-Khamis
« Nous, dans le monde arabe, malheureusement, nous nous concentrons toujours sur l'autre et nous nous oublions nous-mêmes. Nous oublions que c'est nous qui avons semé les graines de la destruction et de la dévastation de Gaza. » Sa conclusion est catégorique : « Le Hamas porte la responsabilité première et ultime. »
Cette lecture, qui attribue au mouvement islamiste palestinien la responsabilité principale du désastre, tranche avec les discours qui placent au premier plan l'action militaire israélienne. Elle demeure cependant une interprétation politique : les responsabilités du Hamas, notamment dans les attaques du 7 octobre 2023, et celles d'Israël dans la conduite de ses opérations militaires doivent être examinées distinctement.
Le journaliste saoudien ne cherche pas tant à exonérer Israël qu'à contester ce qu'il considère comme une tendance du monde arabe à minimiser la responsabilité de ses propres acteurs.
« Pourquoi devrais-je payer le prix de cette mascarade ? »
L'argumentation prend ensuite une tournure plus directement politique. « Moi, en tant qu'Arabe, pourquoi devrais-je payer seul le prix de cette mascarade qui dure depuis quatre-vingts ans ? », demande Al-Khamis.
Il déplore que « le monde arabe tout entier se mette sur le pied de guerre pour cette cause », au point, selon lui, d'oublier ses propres difficultés et les autres populations qui souffrent dans la région. Le journaliste cite alors le Soudan, la Somalie, l'Irak, le Liban, la Syrie et la Libye, autant de pays confrontés à des guerres, à des violences ou à de profondes crises politiques.
« Ce qui se passe au Soudan, avec des morts chaque jour, est-ce plus grave ou moins grave que ce qui se passe à Gaza ? », interroge-t-il. Puis vient la question qui résume son raisonnement : « La vie d'un Soudanais, d'un Somalien, d'un habitant d'Irak, du Liban, de Syrie ou de Libye vaut-elle moins que celle d'un Gazaoui ? »
À travers cette comparaison, Al-Khamis soulève un problème plus large : celui de l'attention politique, diplomatique et médiatique accordée aux différentes tragédies du Moyen-Orient et du monde arabe.
La guerre au Soudan, notamment, a provoqué une catastrophe humanitaire majeure, marquée par des déplacements massifs de population et des violences contre les civils. Pourtant, elle n'occupe pas toujours une place comparable à celle de Gaza dans les mobilisations internationales.
Les intérêts arabes avant le sort du Hamas
Le journaliste poursuit en posant une question encore plus sensible : pourquoi les pays arabes devraient-ils renoncer à leurs intérêts pour les choix politiques et militaires du Hamas ? Il évoque les Gazaouis qui ont soutenu le mouvement islamiste et l'ont laissé exercer le pouvoir, avant d'accuser celui-ci de les avoir conduits à la destruction.
« Est-ce que cela mérite que je renonce à ce dont je pourrais bénéficier, à mes intérêts, à ceux de mon peuple, à la sécurité de la région, à ses intérêts stratégiques et à la lutte contre l'influence iranienne, tout cela pour quelqu'un qui se trouve à Gaza, comme Sinouar ? Certainement pas. » La référence à Yahya Sinouar, ancien chef du Hamas tué par l'armée israélienne en octobre 2024, est particulièrement significative.
Al-Khamis oppose ici deux logiques : celle de la solidarité avec la cause palestinienne, et celle des intérêts nationaux des États arabes, notamment face à l'influence régionale de l'Iran. Cette approche rejoint une réflexion présente dans certains milieux politiques et intellectuels du Golfe, où la coopération économique et sécuritaire avec Israël est envisagée indépendamment des positions du Hamas.
Une normalisation avec Israël, mais sous conditions
Le propos d'Abdulaziz Al-Khamis ne se résume pas à une condamnation du mouvement islamiste palestinien. Interrogé sur les perspectives de normalisation entre les pays arabes et Israël, il précise : « Si la normalisation comprend la reconnaissance des droits palestiniens et la solution à deux États, alors c'est une très bonne chose. »
Cette réserve est essentielle pour comprendre sa position. Le journaliste ne plaide pas pour l'abandon pur et simple de la question palestinienne. Il défend plutôt l'idée qu'une solution politique reconnaissant les droits des Palestiniens pourrait accompagner une nouvelle organisation des relations diplomatiques au Moyen-Orient.
Dans cette perspective, la normalisation ne serait pas nécessairement une concession faite à Israël, mais un instrument au service des intérêts des États arabes et de la stabilité régionale. Al-Khamis s'était déjà exprimé publiquement en faveur d'un rapprochement israélo-arabe, notamment lors d'une intervention à la Knesset en 2025.
Gaza : une lecture historique contestée
Dans la dernière partie de l'extrait, le journaliste revient sur l'argument selon lequel l'occupation israélienne aurait conduit le Hamas à organiser les attaques du 7 octobre 2023. « Ils disent que l'occupation est la cause, que c'est elle qui les a poussés à commettre ce qui s'est passé le 7 octobre, afin de remettre la question palestinienne sur le devant de la scène », explique-t-il.
Il rappelle ensuite le retrait israélien de la bande de Gaza en 2005 : « Israël s'est retiré de Gaza et a remis Gaza aux Palestiniens. » Il interroge également l'attitude de l'Égypte, estimant que les autorités du Caire ont elles aussi considéré le Hamas comme une source de déstabilisation régionale.
Une voix saoudienne qui interroge les priorités du monde arabe
L'intérêt de cette intervention tient aussi à l'identité de son auteur. Abdulaziz Al-Khamis est un journaliste et analyste politique saoudien, et non un représentant officiel du gouvernement de Riyad. Il témoigne néanmoins de l'existence, dans le débat public arabe, de voix qui refusent de faire de la question palestinienne le préalable absolu à toute évolution des relations régionales.
En mettant sur le même plan les souffrances des populations de Gaza, du Soudan ou de Syrie, en dénonçant la responsabilité du Hamas et en revendiquant le droit des États arabes à défendre leurs intérêts, Al-Khamis propose une lecture du conflit qui bouscule plusieurs réflexes politiques profondément installés.
Son intervention révèle une tension fondamentale : jusqu'où la solidarité avec une cause nationale doit-elle déterminer la politique étrangère d'autres États ? Pour Abdulaziz Al-Khamis, la réponse est claire : les pays arabes doivent pouvoir défendre les droits palestiniens sans subordonner indéfiniment leur sécurité, leur développement et leurs intérêts stratégiques aux décisions du Hamas.