"L’IA ne va pas remplacer l’humain mais l’amplifier"
Dans un entretien accordé au Point, le chercheur français Yann Le Cun, prix Turing 2018 et figure majeure de l’intelligence artificielle moderne, défend une vision très différente du discours dominant sur l’IA propre à la Silicon Valley.
Publié par A.G.
Résumé de l'article
-Yann Le Cun explique dans Le Point que les modèles de langage impressionnent, mais qu’ils ne suffiront pas à créer une intelligence vraiment autonome : il faut des machines capables de comprendre le monde physique, d’anticiper et d’agir avec bon sens.
-Selon lui, l’IA ne provoquera pas un chômage de masse : elle transformera les métiers et servira surtout à amplifier l’intelligence humaine, à condition de rester ouverte et sous contrôle.
Pour lui, les modèles de langage comme ChatGPT, Gemini ou Claude impressionnent, mais ils ne suffisent pas à créer une intelligence comparable à celle de l’homme.
Leur faiblesse tient à une limite fondamentale : ils manipulent du langage, mais ne comprennent pas vraiment le monde physique. Ils peuvent écrire, coder, réussir des examens, mais ils n’ont pas, selon Le Cun, la compréhension intuitive du réel qu’un enfant ou même un animal possède très tôt.
Le langage ne suffit pas
Dans Le Point, Yann Le Cun conteste l’idée selon laquelle le langage serait le cœur de l’intelligence. Il rappelle que les animaux pensent sans parler. Chez l’homme, explique-t-il, les zones du langage ne représentent qu’une partie du cerveau. La capacité à anticiper, à planifier et à imaginer les conséquences d’une action relève plutôt du cortex préfrontal.
C’est précisément ce que le chercheur veut construire pour les machines : non pas des systèmes qui alignent des mots, mais des IA capables de se représenter le monde. « Ce que nous construisons, c’est ni plus ni moins que le cortex préfrontal des machines », affirme-t-il dans Le Point.
Des machines capables de comprendre le réel
Yann Le Cun travaille sur une approche appelée Jepa, pour joint embedding predictive architecture. L’objectif n’est pas de générer du texte ou des images, mais d’apprendre aux machines à comprendre l’essentiel d’une situation. Comme un humain qui sait qu’une balle ne peut pas s’arrêter net en plein vol, sans devoir calculer toutes les équations de la physique.
Cette approche pourrait transformer la robotique. Pour l’instant, les robots peuvent parfois réaliser des démonstrations spectaculaires, comme des saltos. Mais ils restent incapables de tâches simples en apparence : débarrasser une table, remplir un lave-vaisselle, s’adapter à un objet déplacé. Le défi n’est donc pas le spectacle, mais l’autonomie réelle.
Une IA comme prolongement de l’homme
Le Cun refuse aussi le scénario d’un chômage de masse provoqué par l’IA. Il juge cette peur « anti-historique ». Selon lui, les grandes révolutions technologiques ne suppriment pas l’humain : elles transforment les métiers et augmentent les capacités de travail.
« L’IA va avant tout amplifier l’intelligence humaine », estime-t-il. Les systèmes de demain pourraient agir comme un « staff » numérique, sous contrôle humain, capable d’aider à analyser des données industrielles, anticiper des pannes, réduire les émissions d’un moteur ou accompagner un technicien sur le terrain.
Pour Yann Le Cun, la vraie bataille ne porte donc pas seulement sur la puissance des modèles. Elle porte sur leur ouverture. Il défend l’open source comme une garantie de liberté culturelle et démocratique, face au risque de voir l’intelligence artificielle contrôlée par quelques géants américains ou chinois.