Michael Freilich met en garde contre la montée de l'antisémitisme : «De plus en plus de Juifs se demandent s'ils sont encore les bienvenus ici.»
L’inquiétude grandit parmi les Juifs belges et nombreux sont ceux qui s’interrogent sur leur avenir dans notre pays. Les incidents antisémites et la polarisation politique alimentent ce doute.
Publié par Peter Backx
Résumé de l'article
«La situation se dégrade. Mais il n’est pas question d’antisémitisme institutionnel», affirme le député N-VA Michael Freilich dans une interview exclusive accordée à 21News.
Freilich évoque les tensions croissantes autour d'Israël et explique pourquoi les Juifs belges ne devraient pas en être tenus responsables. Il critique vivement l'ONU et Francesca Albanese, rapporteuse spéciale pour les territoires palestiniens. Les médias ne sont pas épargnés par ses critiques. Il se félicite que 21News contribue à une plus grande diversité dans le paysage médiatique.
21News : Vous avez été rédacteur en chef de Joods Actueel pendant douze ans. Le journalisme vous manque-t-il parfois, ou pensez-vous pouvoir avoir un impact plus important en tant que politicien ?
Michael Freilich : Je suis en politique depuis sept ans. Plus on s'éloigne du journalisme, plus on se dit : c'était une belle époque. Mais après douze ans comme rédacteur en chef de Joods Actueel, j'ai senti qu'il était temps de passer à autre chose.
Pour moi, journalisme et politique sont les deux faces d'une même pièce. On cherche à influencer le débat et les politiques publiques. En tant que journaliste ou influenceur, on agit de l'extérieur. En politique, on est au cœur du système et on peut, en fin de compte, contribuer à définir les politiques.
21News : Votre grand-père, Louis Davids, a survécu à l’Holocauste et est devenu par la suite une figure influente de la communauté juive belge. Quel enseignement avez-vous tiré de son expérience ?
MF : Mon grand-père a fondé le Groupe de contact pour les relations judéo-chrétiennes à Anvers. Ce que peu de gens savent, c’est qu’il a été sauvé par l’Église catholique pendant la Shoah. Il était caché dans une maison en Wallonie, officiellement comme orphelin. En réalité, il ne l’était pas.
Il en a tiré une leçon importante qu'il a transmise à ses petits-enfants : bâtir des ponts. Une partie de l'Église a mal agi pendant la guerre, et l'antisémitisme ecclésiastique historique est une réalité. Mais on ne peut pas généraliser et condamner toute une communauté.
Mon grand-père a donc cherché à se rapprocher de l'Église catholique et du mouvement flamand. Son raisonnement était simple : nous vivons ici, nous résidons ici, et par conséquent, nous devons tisser des liens avec la communauté flamande. Il pensait également que la communauté juive devait maîtriser le néerlandais. J'ai hérité de lui cette idée – construire des ponts entre les communautés – avec une grande force.
21News : Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme, y compris en ligne, semble avoir fortement augmenté. Le gouvernement a-t-il réagi de manière suffisante ?
MF : Je vois les choses sous deux angles. Je suis aujourd’hui le seul député juif. La communauté juive étant petite et très soudée, je suis très vite informé des événements.
Cela peut prendre la forme d'agressions physiques, mais aussi d'incendies criminels, de messages haineux en ligne ou de graffitis arborant des croix gammées et des slogans accusant les « assassins juifs ». Face à une telle constante, je comprends pourquoi certains membres de ma communauté affirment que l'antisémitisme est loin d'être à la hauteur des efforts déployés.
Mais la situation n'est pas si simple. Le gouvernement fait assurément tout son possible pour assurer la protection physique de la communauté juive. J'habite au cœur du quartier juif et je croise des soldats en patrouille tous les jours. Le message est clair : nous protégeons la communauté juive belge.
Le problème majeur réside au sein même du système judiciaire. On parle beaucoup de tolérance zéro face à l'antisémitisme, mais dans les faits, on constate que les parquets classent souvent les affaires sans suite. Classer sans suite, classer sans suite, c'est une de nos spécialités.
Je comprends que les parquets soient débordés. Mais si quelqu'un harcèle constamment des Juifs, il est indispensable de pouvoir intervenir, même sans violence physique. La loi le permet.
Bart De Wever a déclaré : « S’il n’y a plus de place pour la communauté juive dans ce pays, alors il n’y a plus de place pour moi. » C’est un message réconfortant.
21News : L’antisémitisme se normalise-t-il ?
MF : Depuis le 7 octobre, la communauté juive traverse une période difficile. Je le regrette, car il faut faire la distinction entre Israël en tant que pays et la communauté juive ici présente.
Quatre-vingts à quatre-vingt-dix pour cent de la communauté juive de notre pays ne possède pas la nationalité israélienne. Nombreux sont ceux qui ne font pas de distinction entre religion et nationalité. Ce sont des Flamands juifs, et non des Flamands israéliens.
Cela ne signifie pas que je désapprouve tout ce que fait Israël. Une population civile n'est jamais responsable des actions d'un gouvernement. Il existe également des débats au sein de la communauté juive sur les agissements d'Israël.
La plupart des Juifs considèrent cet objectif comme légitime et justifié. Le débat porte sur la manière dont il est poursuivi. N'est-ce pas aller trop loin ? Certains le pensent ; d'autres rétorquent : c'est la réalité du Moyen-Orient. Là-bas, si l'on ne prend pas position, on est mis à l'écart.
Mais harceler des Juifs à Anvers pour une affaire qui ne les concerne absolument pas est, bien entendu, inacceptable. Ils ne votent pas en Israël, ne font pas leur service militaire et n'y paient pas d'impôts. Le droit d'Israël à exister fait l'objet d'un large consensus. Tout le reste est sujet à discussion.
21News : La Belgique connaît-elle trop peu la réalité du Moyen-Orient ?
MF : Je le pense aussi. Pour beaucoup de gens, cela ne les concerne pas. Si je devais me baser uniquement sur les informations qui me parviennent ici en tant que Flamand, j’aurais probablement moi aussi une opinion très négative de la façon dont Israël gère cette situation.
Chaque jour, les médias nous inondent d'informations très partiales et unilatérales. Rares sont ceux qui prennent le temps ou possèdent les connaissances nécessaires pour approfondir le sujet et entendre un autre point de vue.
De plus, certains de mes collègues politiciens abusent de cette situation pour gagner des voix. Cela se fait au détriment de la cohésion sociale. Si l'on oppose les communautés les unes aux autres, de nombreux Juifs commencent à se demander : sommes-nous encore les bienvenus ici ?
21News : Vous avez également pris la parole au sujet du drapeau israélien à l’hôtel de ville d’Anvers. Pourquoi ce débat vous touche-t-il autant ?
MF : Un drapeau ne représente pas forcément un gouvernement. Un drapeau est le symbole d’un pays. Regardez, je porte ici mon lion des Flandres (il montre l’insigne sur son gilet). J’en suis fier.
Si demain, Dieu nous en préserve, le PVDA accède au pouvoir ici avec un ministre-président flamand, je ne retirerai pas mon lion flamand. Il demeure un symbole de la Flandre, dont je suis fier et où je me sens chez moi.
Il en va de même pour les Israéliens. Ce sont des citoyens de leur pays, non des représentants de leur gouvernement. Dire : « Ce drapeau doit être retiré, nous n’en voulons pas ici », revient à dire que le pays n’a pas le droit d’exister.
21News : Joël Rubinfeld s’est déjà exprimé sur 21News au sujet de « l’antisémitisme institutionnel » en Belgique. Partagez-vous cette analyse ?
MF : Non, absolument pas. Il n’y a pas d’antisémitisme institutionnel. Si c’était le cas, je ne vivrais pas ici et j’appellerais les gens à partir. Soyons clairs : je ne le fais pas.
Il arrive effectivement que des erreurs se produisent. La presse est souvent partiale, mais cela n'est pas dû à des motivations institutionnelles. Beaucoup trop d'affaires sont également classées sans suite. Cependant, si la police sait qui a commis un acte antisémite grave, elle engagera certainement des poursuites.
Bart De Wever a déclaré : « S’il n’y a plus de place pour la communauté juive dans ce pays, alors il n’y a plus de place pour moi. » C’est un message réconfortant. Je suis particulièrement heureux qu’il l’ait dit ouvertement et avec autant de conviction.
21News : Vous êtes critique envers les médias. Êtes-vous également préoccupé par l’évolution de nos universités ?
MF : Je suis inquiet de notre paysage médiatique. Aux Pays-Bas, on a De Telegraaf et NRC Handelsblad. Aux États-Unis, on a Fox News à droite et MSNBC à gauche. Pour une démocratie, c’est plutôt bon signe.
C'est ce qui manque ici. On observe surtout une uniformité fade. Heureusement, cela change avec 21News, et je m'en réjouis. Je ne dis pas que les voix de gauche n'ont pas leur place. Mais il faut que les voix de gauche comme de droite puissent s'exprimer, afin que chacun puisse se forger sa propre opinion.
On observe le même problème dans les universités. L'équilibre a complètement basculé d'un côté. La plupart des universitaires n'osent même plus s'exprimer. Quelques professeurs courageux, comme Maarten Boudry, osent le faire. Mais ils sont alors diffamés et vilipendés de toutes parts. C'est une évolution inquiétante.
Dans une démocratie, il est sain d'avoir des médias de gauche et de droite côte à côte. Dans notre pays, on observe trop souvent une uniformisation des médias. Avec 21News, cela est en train de changer, et je m'en réjouis.
21News : Quel impact le doctorat honorifique décerné à la rapporteuse de l'ONU, Francesca Albanese, a-t-il eu au sein de la communauté juive ?
MF : Ce fut un véritable affront pour la communauté juive. Un coup dur. C’est l’un des nombreux problèmes qui s’accumulent. Les gens commencent à se demander : vivons-nous encore dans une société où nous sommes les bienvenus ? Avons-nous encore un avenir ici ? Ce sont des questions qui préoccupent fortement la communauté juive aujourd’hui.
21News : Vous êtes également très critique envers les Nations Unies. L’ONU a-t-elle encore l’autorité morale pour agir en tant qu’arbitre mondial des droits de l’homme ?
MF : Il faut bien comprendre que la plupart des pays du monde ne sont malheureusement pas des démocraties. L’ONU compte environ 190 pays, dont près de cinquante pays arabes qui s’unissent contre un État juif unique. Dans ce cas, les règles du jeu ne sont plus équitables.
Chaque année, on voit des dizaines de résolutions contre Israël et beaucoup moins contre l'Iran, la Russie ou l'Arabie saoudite. C'est totalement disproportionné. J'ai également de sérieuses interrogations concernant la nomination des envoyés spéciaux.
Prenons l'exemple de Francesca Albanese. C'est une militante communiste d'extrême gauche. C'est son droit ; elle a le droit d'avoir son opinion. Mais si vous nommez une personne comme elle envoyée spéciale, il est normal d'entendre ce genre d'histoires.
Elle est également intervenue ici, à la Chambre. Ma collègue Kathleen Depoorter a failli s'étouffer avec son café quand Albanese a évoqué la Seconde Guerre mondiale et affirmé qu'Hitler n'avait pas non plus, au départ, l'intention d'exterminer les Juifs. Si l'on présente de tels chiffres à l'ONU, ne suis-je pas en droit de les critiquer ?
21News : Les Juifs ont-ils encore une place en Europe et en Belgique ?
MF : Le simple fait de poser cette question aujourd’hui invite à la réflexion. Plus de quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, nous devons nous demander : avons-nous un avenir ici ? C’est en soi effrayant.
Nombreux sont ceux qui, observant l'évolution de la situation depuis octobre 2023, s'interrogent : si cela se produit aujourd'hui, qu'en sera-t-il dans trois ans ? On constate des cas de harcèlement et d'incidents, plus ou moins graves. Si ces comportements continuent de s'amplifier, les gens se demanderont s'ils sont encore les bienvenus ici.
La communauté juive a-t-elle encore sa place dans notre pays aujourd'hui ? Ma réponse est sans aucun doute oui. Mais j'appelle tous ceux qui se complaisent dans les jeux politiques et l'importation de conflits à bien réfléchir à leurs actes. Car vous jouez avec le feu. Si vous dressez les communautés les unes contre les autres et incitez à la haine envers une communauté, vous en portez l'entière responsabilité.
21News : Quand la critique d’Israël devient-elle de l’antisémitisme ?
MF : C’est une question très difficile, car on ne peut pas lire dans les pensées. Pourquoi quelqu’un critique-t-il Israël ? Est-ce parce que cette personne a des raisons légitimes de s’inquiéter, a reçu de fausses informations, ou déteste-t-elle simplement les Juifs ? On ne sait pas.
C’est pourquoi il faut faire très attention à ne pas conclure immédiatement à l’antisémitisme. La critique d’Israël est parfaitement légitime. Mais si des Juifs visibles sont harcelés dans la rue, la situation est naturellement différente.
Il y a quelques semaines, nous avons vu des graffitis sur des bâtiments appartenant à la communauté juive d'Anvers : « Les Juifs sont des assassins d'enfants ». Oui, c'est de l'antisémitisme. Vous visez directement la communauté juive. Cela n'a plus rien à voir avec une critique du conflit au Moyen-Orient.
21News : Vous êtes le seul député juif et l’un des représentants les plus en vue de la communauté juive. Ressentez-vous cette responsabilité comme un fardeau ?
MF : C’est une mission. Quand on se lance en politique, on n’y pense pas vraiment. On agit parce qu’on croit pouvoir changer les choses, servir les gens et faire de la Flandre un endroit meilleur. Avec le recul, on réalise qu’on a une responsabilité. Je devrais me réjouir que les électeurs m’aient confié cette mission.
Je m'efforce chaque jour de prouver que le bien-être de chacun me tient à cœur. Je souhaite bâtir des ponts. Il ne faut pas raisonner de manière cloisonnée et supposer que ce qui est bon pour l'un est forcément mauvais pour l'autre.
Ce qui nous unit est bien plus fort que ce qui nous divise. Si l'on prend le temps de dialoguer avec respect, les murs que nous avons érigés autour de nous s'effondrent d'eux-mêmes.