Si l’Iran devient libre… n’oubliez pas notre place vide (carte blanche)
Si un jour l’Iran est libre, nous laisserons une place pour vous. Parce que la liberté ne pourra jamais ramener nos morts. Mais elle pourra au moins empêcher que nos morts meurent une deuxième fois : dans l’oubli.
Publié par Melissa Amirkhizy
Résumé de l'article
Quatre ans après la mort de Mahsa Amini, cette lettre évoque les victimes de la répression iranienne, les manifestations de janvier 2026, le silence de l’Occident et l’espoir d’un Iran libre.
Il y a un an, presque jour pour jour, je t’écrivais une lettre. Je te racontais ce que ta mort avait changé en moi, ce qu’elle avait réveillé chez des millions d’Iraniens. Je te parlais de notre colère, de nos blessures, de toutes ces femmes qui, comme toi, avaient simplement voulu être libres. Mais Mahsa, lorsque je t’écrivais cette lettre il y a un an, je n’aurais jamais imaginé pouvoir commencer la suivante par ces mots : Ali Khamenei est mort.
Oui, Mahsa. Il est mort. L’homme qui, pendant des décennies, a été au sommet du système qui t’a tuée n’est plus là. Ali Khamenei a été tué le 28 février 2026. Avec lui sont morts plusieurs hauts responsables du régime et des Gardiens de la révolution. Mais j’aurais tellement voulu que cette nouvelle signifie autre chose. J’aurais voulu pouvoir m’arrêter là et t’écrire simplement : « Ça y est, Mahsa. C’est terminé. L’Iran est libre. » Ce n’est pas le cas. Les prisons sont toujours là. La répression est toujours là. Le régime iranien arrête encore, emprisonne encore et viole les jeunes filles vierges avant de les exécuter, et oui, les exécutions continuent encore.
Et depuis ma dernière lettre, Mahsa, notre pays a encore tellement saigné que parfois je ne sais même plus par quel nom commencer.
Parce qu’au fond, l’histoire de ces quatre dernières années est devenue une histoire de noms. Le tien d’abord. Puis Nika, Sarina, Abolfazl, Khodanour et Kian Pirfalak, qui n’avait que neuf ans. Puis il y a eu les cordes. Mohsen Shekari avait 23 ans lorsqu’il a été exécuté. Majidreza Rahnavard avait lui aussi 23 ans lorsqu’il a été pendu publiquement. Mohammad Mehdi Karami avait 21 ans. Seyed Mohammad Hosseini, 39 ans. D’autres noms ont suivi, jusqu’à ce que nous commencions à connaître une phrase que personne ne devrait jamais finir par trouver familière : « Exécuté ce matin avec l’appel à la prière. »
Je déteste cette phrase. Je déteste qu’elle soit devenue presque ordinaire lorsqu’on parle de mon pays. Parce qu’il n’y a rien d’ordinaire dans une exécution. Derrière une exécution, il y a une dernière nuit. Une mère qui regarde peut-être l’heure. Elle espère encore un miracle. Elle imagine son enfant derrière un mur. Elle se demande s’il a peur, s’il pleure, s’il sait que le soleil va se lever sans lui. Et pendant qu’une mère prie pour que son enfant survive jusqu’au matin, le régime iranien prépare la corde qui va le tuer.
Voilà aussi ce qu’est la République islamique. Pas seulement des discours, des lois ou des mollahs devant des caméras. Ce sont aussi des mères qui attendent et des enfants qui ne reviennent jamais.
Puis sont arrivés les 8 et 9 janvier 2026.
Et l’Iran a vécu l’une des pages les plus sanglantes de son histoire contemporaine.
Des millions d’Iraniens sont descendus dans les rues. Des slogans contre le pouvoir religieux ont été entendus dans différentes villes. Des manifestants ont réclamé la fin du système. Des millions ont scandé le nom de Reza Pahlavi. Ils voulaient pouvoir choisir. Choisir leur système politique. Choisir leurs dirigeants. Choisir la place de la religion dans l’État. Choisir comment s’habiller, comment penser, comment aimer, comment vivre. Choisir, tout simplement.
Combien sont morts, Mahsa ? Cinquante mille, Mahsa. Même en l’écrivant, ce chiffre paraît impossible à comprendre. Cinquante mille vies. Cinquante mille familles. Cinquante mille histoires qui auraient dû continuer.
Et peut-être que pendant longtemps encore, nous nous battrons pour connaître le chiffre exact, parce qu’une partie de la vérité a été ensevelie sous le blackout, la peur et le silence imposés par le régime iranien. Mais derrière cette bataille des chiffres, il y a quelque chose que je refuse que l’on oublie : un mort n’est jamais « 1 ». C’est quelqu’un qui est sorti de chez lui en disant : « Je reviens. »
C’est un manteau resté sur une chaise. Un lit qui attend quelqu’un qui ne dormira plus dedans. Un dernier message. Une mère qui entend un bruit dans le couloir et qui, pendant une seconde, croit encore que son enfant est rentré. Quelqu’un qui voulait simplement vivre dans un pays libre.
Alors derrière ce chiffre, moi, je vois jusqu’à 50 000 visages. Jusqu’à 50 000 places qui resteront vides. Et parmi toutes ces voix, il y en a une que je n’arrive plus à sortir de ma tête.
Celle de ce jeune garçon qui, avant le 8 janvier, avait enregistré ces quelques mots : « Si un jour l’Iran devient libre… gardez une place vide pour nous. » Sa voix se brise lorsqu’il le dit.
Et lui… Il n’est jamais revenu.
Au moment où la répression s’intensifiait, le régime iranien a coupé Internet. Pour ceux qui vivent loin de l’Iran, il est difficile d’expliquer ce que signifie un pays entier qui disparaît soudainement de vos écrans alors que vous savez que des gens meurent dans ses rues.
Nous avons respiré avec vous.
Lorsque vous étiez dans les rues, notre cœur était dans les rues. Lorsque le régime iranien a coupé Internet, nous avons attendu avec vous. Lorsqu’une vidéo réussissait à sortir du pays, nous la regardions encore et encore. Lorsqu’une famille publiait la photo d’un enfant disparu, nous la partagions. Lorsque vous pleuriez vos morts, nous les pleurions. Lorsque vous criiez, nous avons essayé de faire traverser votre voix au-delà des frontières. Vous étiez enfermés à l’intérieur. Nous étions impuissants à l’extérieur. Mais nous respirions ensemble.
Et puis il y a l’Occident, Mahsa.
Depuis quatre ans, j’attends la voix de ceux qui, ici, se présentent comme les défenseurs des femmes, des minorités et des opprimés. J’ai attendu leur colère pour notre peuple. Pour les femmes emprisonnées. Pour les jeunes exécutés. Pour les innocents tués en janvier. Et je n’ai entendu que le silence. J’ai aussi vu certains mouvements de gauche et certaines féministes manifester pour la Palestine, parfois aux côtés de personnes brandissant les symboles de la République islamique pour soutenir ce régime terroriste.
Quatre ans après ta mort, Mahsa, je t’écris donc dans un monde très différent de celui de septembre 2022. Un monde où la peur a changé de camp.
Pendant des décennies, la République islamique a voulu convaincre les Iraniens qu’elle serait éternelle, que rien ne changerait, que chaque génération finirait par se fatiguer, se taire ou partir.
Mais après les balles, les prisons, les tortures, les exécutions et janvier 2026, cette génération existe toujours. Ses opinions politiques ne sont pas toutes les mêmes. Ses visions de l’avenir ne sont pas toutes identiques. Mais une aspiration traverse une grande partie de cette histoire : le droit de choisir sa propre vie et de ne plus la voir confisquée par l’État.
Alors aujourd’hui, quatre ans après ta mort, je ne veux plus seulement te dire que nous ne t’avons pas oubliée, mais je veux te dire que le régime iranien voulait faire de ta mort un avertissement et que ton nom est devenu une mémoire. Il voulait que la peur fasse baisser les têtes.
Et à ce jeune homme dont la voix revient encore dans nos nuits, je veux répondre aujourd’hui :
Oui. Votre place sera vide. Terriblement vide. Mais votre nom, jamais.
Si un jour l’Iran est libre, nous laisserons une place pour vous. Parce que la liberté ne pourra jamais ramener nos morts. Mais elle pourra au moins empêcher que nos morts meurent une deuxième fois : dans l’oubli.
Alors à toi, Mahsa. À Nika. À Sarina. À Kian. À ceux que le régime iranien a abattus. À ceux qu’il a exécutés. À ceux qui sont encore derrière les barreaux. À ceux qui continuent à refuser de se mettre à genoux. Nous avons respiré avec vous. Nous avons pleuré avec vous. Nous avons porté vos voix lorsque les vôtres ne pouvaient plus sortir du pays.
Et moi, j’attends toujours le jour où je pourrai enfin t’écrire une dernière lettre.
Peut-être la plus courte de toutes.
Une seule phrase : « Mahsa, ça y est. L’Iran est libre. »
Et ce jour-là, au milieu des cris, de la musique, des danses et des larmes, il y aura beaucoup trop de places vides. Mais vos noms seront partout.