Slogans de guerre au cœur de l’Europe : jusqu’où allons-nous tolérer ? (Carte blanche)
Dans cette carte blanche, Melissa Amirkhizy revient sur les manifestations qui se déroulent régulièrement à Bruxelles, à deux pas des institutions européennes. Elle y voit des signaux inquiétants d’une radicalisation tolérée et interroge la capacité de l’Europe à défendre ses valeurs face à des idéologies extrémistes.
Publié par Melissa Amirkhizy
Résumé de l'article
Melissa Amirkhizy, conseillère communale MR à Ganshoren, alerte sur les slogans radicaux scandés lors de manifestations à Bruxelles, près des institutions européennes. Elle dénonce la tolérance accordée à des réseaux liés au régime iranien et appelle à une prise de conscience européenne face à l’influence de l’islamisme radical.
Ce dimanche 3 mai, comme le dimanche 15 mars, Bruxelles. Même lieu, même décor, à quelques pas des institutions européennes. Et, de plus en plus, les mêmes scènes. Ce ne sont pas seulement des manifestations. Ce sont des signaux.
Dans les rues, les mots sont clairs, répétés, assumés : « Allahu Akbar », « le temps de la vengeance est arrivé », « Khamenei donne l’ordre du jihad », « mort à Israël », « mort aux États-Unis ». Des slogans scandés à voix haute, sans détour, sans filtre. Pour certains, ce ne sont que des mots. Pour d’autres, ce sont des souvenirs. Pour beaucoup d’Iraniens, « Allahu Akbar » n’est pas seulement une prière : c’est un son associé à des nuits d’angoisse, à des annonces d’exécution, à une vie de plus qui disparaît derrière les murs d’une prison.
Derrière ces mots, il y a des réalités que l’on ne voit pas ici : des arrestations, des procès expéditifs, des condamnations. Des témoignages évoquent des jeunes filles, parfois vierges, violées avant leur exécution. Des familles qui attendent sans nouvelles. Des milliers de vies brisées au fil des années.
Et aujourd’hui encore, des Iraniens vivent coupés du monde, sans accès libre à Internet, sans communication, sans possibilité de témoigner. Réduits au silence.
Pendant que, dans nos rues, avec la tolérance des autorités, des relais et sympathisants du régime des mollahs peuvent s’exprimer librement, diffuser ses récits et banaliser un système qui, depuis quarante-sept ans, réprime, torture, exécute et commet de graves violations des droits humains.
Des symboles qui ne sont pas neutres
Autour de ces slogans, des images. Des portraits d’Ali Khamenei, chef du système et étroitement lié au Corps des gardiens de la révolution islamique. Des figures comme Qassem Soleimani, ancien commandant de la Force Qods, bras opérationnel de ces réseaux à l’étranger. Des figures comme Hassan Nasrallah. Des drapeaux du Hezbollah.
Ces symboles ne sont pas neutres. Certaines de ces organisations sont reconnues par l’Union européenne comme terroristes. Ce qui s’exprime ici ne relève pas uniquement de l’opinion, mais constitue les marqueurs d’une idéologie radicale et de réseaux organisés cherchant à peser dans l’espace public européen.
Depuis le 7 octobre, cette présence est devenue plus visible, plus assumée, plus frontale. Le mot d’ordre « Free Palestine » a servi, dans certains contextes, de caisse de résonance à des agendas qui dépassent largement la cause humanitaire. Il permet de mobiliser, de fédérer, mais aussi de masquer des références et des discours beaucoup plus radicaux, portés par des réseaux d’influence structurés des groupes terroristes.
Car ce qui se joue dépasse largement ces rassemblements. Depuis quarante-sept ans, la République islamique d’Iran ne se contente pas de gouverner son territoire. Elle construit, finance et projette des réseaux. Des réseaux militants, culturels, associatifs, capables d’influencer les perceptions, de diffuser des récits, de façonner des positions politiques.
Une question de souveraineté européenne
En Belgique, ces dynamiques ne sont pas nouvelles. Elles se sont installées progressivement, souvent dans l’indifférence. Pendant des années, on a fermé les yeux. Par naïveté. Par confort. Par calcul politique. Et pourtant, la Belgique a déjà été confrontée à des réalités violentes : filières jihadistes, départs vers des zones de guerre, attentats. Ces faits existent. Ils auraient dû alerter.
Mais pendant que l’attention se portait ailleurs, ces réseaux ont eu le temps de s’organiser, de se renforcer, de tisser des relais, de préparer le terrain. Aujourd’hui, ils sont capables d’occuper l’espace public, d’imposer des slogans, d’afficher des références idéologiques et, parfois, de créer une atmosphère de tension.
On me dit souvent : « c’est ta cause iranienne ». Non. Ce n’est plus seulement une cause iranienne. Le régime n’a plus de légitimité auprès de la majorité de la population iranienne depuis longtemps. Mais ce qui se joue aujourd’hui concerne directement notre Belgique. Parce que ces réseaux, même minoritaires, poursuivent un objectif clair, influencer, structurer, peser. Ils ne représentent pas une communauté. Ils portent une idéologie extrémiste.
Et une autre réalité, plus dérangeante encore, doit être posée. Ces mêmes réseaux, aujourd’hui très visibles dans l’espace public, sont restés largement silencieux face à d’autres drames. Face aux vagues d’exécutions en Iran. Face à des répressions massives. Face à des centaines de milliers de victimes au fil des années. Ce silence dit aussi quelque chose.
Un avertissement que l’Europe ne peut plus ignorer
Face à cela, la réponse politique reste insuffisante. On hésite à nommer. On évite de trancher. On invoque la liberté d’expression sans toujours tracer la frontière entre opinion et appels à la violence. Mais une démocratie ne peut pas se permettre l’aveuglement. Elle doit être lucide. Elle doit savoir reconnaître les stratégies d’influence qui cherchent à exploiter ses failles.
Pendant ce temps, les lignes ont bougé, lentement mais sûrement. Ce qui était marginal est devenu visible, ce qui était choquant est devenu toléré, ce qui était inacceptable est devenu discutable, et ce glissement, longtemps silencieux, s’est installé.
Le problème n’est pas une manifestation. Le problème, c’est ce qu’elle révèle, un angle mort politique, un refus de voir, une incapacité persistante à répondre à des dynamiques identifiables depuis des années. Reconnaître ces stratégies, c’est accepter d’agir, et agir, c’est prendre des décisions qui dérangent, qui exposent, qui engagent une responsabilité. Alors on contourne, on temporise, on laisse faire. Et pendant ce temps, d’autres avancent, ils occupent l’espace, imposent leurs codes, testent les limites, les repoussent jusqu’à les faire disparaître.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le Moyen-Orient, c’est une question européenne, une question de souveraineté, de cohérence et, surtout, de courage politique. Une démocratie ne peut pas tout tolérer au nom de la liberté, elle doit savoir ce qu’elle protège et ce qu’elle refuse, sinon ce sont d’autres logiques qui s’installent à sa place.
Ce dimanche n’était pas un détail, c’était un avertissement. Et désormais, la question n’est plus de savoir si le problème existe, mais de savoir qui est encore prêt à le regarder en face, et surtout, qui est prêt à agir.