Il y a-t-il trop de juristes en politique ? (carte blanche)
La question dérange, mais elle s’impose peu à peu dans le débat public : et si la politique européenne était devenue trop juridique ? À mesure que les juristes occupent les centres de décision, une culture de la régulation tend à s’imposer, parfois au détriment de la projection, de l’innovation et de la puissance. Derrière cette évolution se dessine un enjeu plus profond : celui de l’équilibre des savoirs au sommet de l’État. Carte de blanche de Julien Milquet (échevin à Anderlecht en charge de la Culture, du Patrimoine et des Travaux publics).
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
— La surreprésentation des juristes oriente la politique vers la norme plutôt que vers l’action et l’investissement
— Face aux révolutions technologiques, l’Europe régule quand d’autres puissances construisent et innovent
— Rééquilibrer les profils politiques apparaît essentiel pour restaurer une vision stratégique et industrielle
La question peut sembler provocatrice. Pourtant, elle mérite d’être posée. Dans de nombreux pays européens (notamment en France et en Belgique) la politique ressemble de plus en plus à une extension des facultés de droit. Parlements, cabinets ministériels, directions de partis : les juristes y sont omniprésents.
Bien sûr, ils sont indispensables. Une démocratie repose sur l’État de droit. Les lois doivent être solides, cohérentes et conformes aux principes constitutionnels. Les juristes apportent cette compétence essentielle : organiser la norme, sécuriser les décisions, prévenir l’arbitraire.
Mais lorsque cette culture juridique devient dominante, elle finit par orienter toute la manière de penser la politique. Et c’est là que les limites apparaissent.
Le juriste est formé pour encadrer et réglementer. Son réflexe est la norme : que dit la loi ? Faut-il interdire ? Comment encadrer ? Or gouverner ne consiste pas seulement à empêcher : il faut aussi construire, investir et projeter l’avenir.
Ce biais apparaît clairement face aux grandes mutations technologiques. Prenons Internet. L’Europe a souvent abordé la révolution numérique sous l’angle de la régulation : protection des données, encadrement des plateformes, limitation des usages. Ces objectifs peuvent être légitimes. Mais pendant que Bruxelles rédigeait des règlements, la Silicon Valley construisait les géants technologiques mondiaux.
Le même phénomène apparaît avec les cryptomonnaies. Aux États-Unis, elles ont d’abord été vues comme une innovation financière. En Chine, comme un enjeu stratégique de souveraineté monétaire. En Inde, comme un outil potentiel d’inclusion financière. En Europe, elles ont surtout été abordées comme un problème juridique à encadrer, contraindre, voire interdire.
L’intelligence artificielle suit la même logique : là où les États-Unis investissent massivement et où la Chine organise une mobilisation industrielle, l’Europe produit d’abord des règlements. Là où Trump veut interdire les limitations au développement de l’IA, l’Europe pense d’abord à contrer le phénomène plutôt que de surfer sur la vague ou, à minima, à « chevaucher le tigre ». Cette différence révèle une culture politique dominée par le réflexe juridique.
Pourtant, les périodes de puissance ont rarement été portées uniquement par des juristes. Elles l’ont été par des ingénieurs, des scientifiques, des stratèges ou des historiens.
Les ingénieurs pensent en termes de systèmes et de solutions. Ils cherchent comment faire fonctionner les choses et transformer des idées en réalisations concrètes. Les historiens apportent une autre dimension : la profondeur du temps. Là où le juriste raisonne dans le cadre d’un texte, l’historien comprend les cycles et les rapports de force sur le long terme. Autrement dit : l’ingénieur construit, l’historien comprend, le stratège projette. Le juriste, lui, sécurise.
Toutes ces compétences sont nécessaires, mais elles doivent être équilibrées. Lorsque les juristes deviennent trop dominants, la politique se transforme en production normative permanente : on légifère sur tout, on réglemente tout, et la capacité d’initiative se réduit.
L’Europe donne parfois l’impression d’être devenue une civilisation de régulateurs entourée de civilisations d’ingénieurs. Ce déséquilibre n’est pourtant pas une fatalité. Diversifier les profils politiques (avec davantage d’ingénieurs, de scientifiques, d’entrepreneurs ou d’historiens) permettrait sans doute de redonner à la politique sa dimension stratégique.
Car une nation ne se construit pas seulement avec des règlements. Elle se construit avec des projets.
La grande question qui reste en suspens restera : comment attirer davantage d’ingénieurs en politique ? Un métier moins bien considéré et surtout bien moins rémunéré. Cela amènera sans doute à l’obligation de revoir plus en profondeur le système actuel.