« Woke 1 was crazy » : AOC reconnaît les excès de 2020… sans vraiment les renier
Interrogée sur ABC au sujet des anciennes positions radicales de la gauche américaine — abolition de la police, des prisons, « annulation » de Thanksgiving — Alexandria Ocasio-Cortez reconnaît que la rhétorique de 2020 n’est plus celle d’aujourd’hui. Mais elle refuse d’en faire véritablement le procès.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur ABC, Alexandria Ocasio-Cortez admet que la rhétorique woke de 2020 n’est plus celle qu’utiliserait la gauche aujourd’hui, tout en continuant de défendre l’utilité des débats de l’époque.
Quelque chose a changé dans la gauche américaine. Les mots qui, en 2020, étaient lancés comme des évidences dans le camp progressiste deviennent désormais des bagages encombrants dont les candidats préféreraient voyager sans avoir à rendre trop de comptes.
Alexandria Ocasio-Cortez en a offert une illustration particulièrement révélatrice sur le plateau de This Week, l’émission politique dominicale d’ABC News.
Face à Jonathan Karl, la figure de l’aile gauche démocrate était interrogée sur Francesca Hong, candidate démocrate-socialiste dans le Wisconsin, et sur certaines de ses anciennes prises de position : « abolir les prisons », « abolir la police », ou encore une polémique née d’un message de 2020 appelant à « annuler Thanksgiving ». Hong a depuis pris ses distances avec plusieurs de ces déclarations.
Et Karl pose alors la question embarrassante : comment contourner ce passé politique ?
AOC: I have a local city councilman that has this saying: Woke 1 was crazy…. I think that during especially during covid, I think that the doors were really open in trying to entertain any and every policy that was going to get us to a better place. And I actually think that the… pic.twitter.com/VbmvfwJ70A
— Acyn (@Acyn) August 9, 2026
« Woke 1 was crazy »
AOC commence par défendre une règle vieille comme la politique américaine : « All politics are local ». Selon elle, Francesca Hong doit être jugée sur les positions qu’elle défend aujourd’hui devant ses électeurs. Karl insiste : Hong a donc bien renié certaines de ces idées ? « Oui, elle les a quittées », répond Ocasio-Cortez.
Puis vient cette curieuse formule. La représentante de New York explique qu’un élu municipal de son secteur a l’habitude de dire : « Woke 1 was crazy » — littéralement, « Woke 1 était dingue », autrement dit la première grande séquence woke aurait été folle.
La phrase n’est donc pas à l’origine d’AOC elle-même. Elle la cite, avec amusement. Mais Jonathan Karl saisit immédiatement la perche : est-ce à dire que la gauche était allée trop loin ?
La question la concerne directement. AOC avait elle-même brièvement soutenu, à l’époque, l’idée d'abolir la police ?
Le Covid comme explication
Sa réponse est remarquable parce qu’elle tient davantage de la contextualisation que du mea culpa. « Pendant cette période, et particulièrement pendant le Covid, il y a eu une énorme ouverture de la fenêtre d’Overton », explique-t-elle.
Pendant cette période, et particulièrement pendant le Covid, il y a eu une énorme ouverture de la fenêtre d’Overton.
Alexandria Ocasio-Cortez
La fenêtre d’Overton désigne l’ensemble des idées considérées, à un moment donné, comme acceptables dans le débat public. Pendant les confinements, les bouleversements sociaux et l’explosion du chômage, soutient-elle, « les portes étaient vraiment ouvertes » à l’examen de toutes sortes de politiques supposées permettre d’aboutir à une société meilleure.
Et surtout, elle ajoute : « je pense en réalité que les discussions qui ont eu lieu à cette époque ont été assez fructueuses. »
Je pense en réalité que les discussions qui ont eu lieu à cette époque ont été assez fructueuses.
Alexandria Ocasio-Cortez
C’est là toute l’ambiguïté. AOC reconnaît que certaines formulations appartiennent désormais à une époque politiquement révolue. Mais elle ne dit pas que les idées étaient absurdes, dangereuses ou erronées. Au contraire, elle continue de défendre l’utilité des débats qu’elles avaient ouverts.
« Ce n’est pas la rhétorique que nous utiliserions aujourd’hui »
La concession la plus nette vient quelques instants plus tard.
« Pendant les confinements, bien sûr, la rhétorique de cette époque n’est pas celle que nous utiliserions aujourd’hui », reconnaît Ocasio-Cortez.
Pendant les confinements, bien sûr, la rhétorique de cette époque n’est pas celle que nous utiliserions aujourd’hui.
Alexandria Ocasio-Cortez
La phrase est importante. Elle revient à reconnaître que le vocabulaire politique de 2020 — définanciation de la police, des prisons et autres slogans de rupture — est devenu difficilement défendable devant l’électorat américain de 2026.
Mais là encore, il est question de rhétorique, pas nécessairement d’erreur de fond. C’est précisément ce qui fait de cet échange un intéressant révélateur de l’évolution de la gauche progressiste américaine.
Ranger 2020 sans avoir à l’expliquer
Axios voit dans cette séquence une tentative plus générale d’Ocasio-Cortez et de certains démocrates-socialistes de tourner la page de la période « Woke 1 » et de recentrer leur discours sur des thèmes économiquement plus porteurs : coût de la vie, logement, salaires ou redistribution.
Le problème est que les positions aujourd’hui embarrassantes n’étaient pas uniquement des maladresses de langage. En 2020 et 2021, définancer la police constituait une revendication politique concrète. L’abolition carcérale était sérieusement défendue dans certains milieux militants et universitaires. Et de nombreux démocrates avaient, dès cette époque, averti que cette radicalisation serait coûteuse électoralement.
C’est précisément ce que soulignent aujourd’hui les critiques d’AOC : présenter ces idées comme le produit étrange de l’atmosphère du Covid permet de les dater, mais pas vraiment de répondre à la question de savoir pourquoi elles étaient défendues.
Une gauche qui a compris que le vocabulaire lui coûtait cher
La mutation n’en demeure pas moins significative. Le définancer la police qui apparaissait encore comme une bannière morale après la mort de George Floyd est devenu un terme dont nombre de responsables démocrates veulent désormais se débarrasser. Francesca Hong a revu ses positions. AOC reconnaît que la rhétorique ne serait plus utilisée. D’autres figures progressistes ont elles aussi recentré leur discours sur des questions économiques plus universelles.
La gauche américaine ne devient pas conservatrice pour autant. Très loin de là. Mais elle semble avoir compris quelque chose d’élémentaire : une partie du langage militant de 2020, présenté alors comme l’avant-garde morale du pays, est devenue six ans plus tard un handicap dont il faut expliquer — ou faire oublier — l’existence.
AOC a trouvé une formule commode pour résumer cette époque : « Woke 1 was crazy ». Reste une question que Jonathan Karl a implicitement posée et à laquelle elle n’a pas vraiment répondu : si cette période était si « crazy », pourquoi ceux qui l’ont accompagnée avaient-ils besoin d’attendre 2026 pour le reconnaître ?