Anders prêt à soutenir l’Arizona : De Gucht met la pression sur Vooruit
En offrant les huit sièges d’Anders pour soutenir une politique plus à droite, Frédéric De Gucht lance un scénario fragile mais politiquement habile : il replace son parti dans le jeu, met Vooruit sous pression et bouscule les équilibres de l’Arizona.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Anders met ses huit sièges à disposition pour soutenir une politique économique plus libérale.
- La formule à 76 sièges paraît fragile et Les Engagés ferment déjà la porte.
- Mais De Gucht replace Anders au centre du jeu et accentue la pression sur Vooruit.
Sommaire
- 76 sièges : possible arithmétiquement, beaucoup moins politiquement
- Un moyen de rappeler à Vooruit qu'il existe une alternative
- Une majorité qui pencherait nettement plus à droite
- Pour Anders, une occasion de revenir sous les projecteurs
- L'ombre de 2010 et des 541 jours
- Et un message adressé au MR
- Une proposition improbable, mais qui change le débat
Il y a des propositions politiques qui valent autant par leurs chances de se concrétiser que par le débat qu’elles provoquent. Celle lancée ce mardi par Frédéric De Gucht appartient probablement à la seconde catégorie.
Alors que la démission du Premier ministre Bart De Wever reste suspendue à la décision du roi Philippe et que le souverain consulte les présidents des cinq partis de la majorité, le président d’Anders a offert les huit sièges de son parti pour permettre au gouvernement de poursuivre sa route. Avec une condition très claire : mener une politique économique plus libérale, réduire les dépenses publiques et donner davantage d’oxygène à l’économie.
« Nous avons avec Anders huit sièges à la Chambre. Nous les mettons à disposition d'un gouvernement qui prend des mesures économiques et qui réalise des économies dans l'appareil de l'État », a-t-il expliqué sur Radio 1.
Frédéric De Gucht précise même qu'Anders ne doit pas nécessairement entrer au gouvernement. Un soutien parlementaire à certaines mesures pourrait suffire.
Sur le papier, le message est simple : si Vooruit empêche l'Arizona d'aller suffisamment loin dans la réduction des dépenses, une autre voie existe.
76 sièges : possible arithmétiquement, beaucoup moins politiquement
Le scénario n’est pas totalement neuf. Lors de la formation fédérale, fin 2024, l’Open VLD – devenu depuis Anders – avait déjà été envisagé comme partenaire potentiel lorsque les négociations avec Vooruit patinaient.
Une coalition N-VA-MR-Les Engagés-CD&V-Anders disposerait de 76 sièges sur 150, soit tout juste la majorité absolue.
C'est précisément là que commence le problème.
Une majorité d'un seul siège serait extrêmement fragile. La moindre absence ou dissidence compliquerait chaque vote important. Et une formule reposant sur un soutien extérieur d'Anders serait plus instable encore.
Le politologue Dave Sinardet résume la dimension politique de l'initiative : « De Gucht tente de se tailler un rôle dans la pièce », en présentant une alternative plus à droite à la coalition actuelle.
Car l'intérêt de la sortie du président d'Anders dépasse largement l'arithmétique parlementaire.
Un moyen de rappeler à Vooruit qu'il existe une alternative
La première conséquence de l’initiative est de faire peser une pression supplémentaire sur Vooruit.
Depuis le début de la crise budgétaire, les socialistes flamands occupent une position déterminante dans le rapport de forces interne. Avec Les Engagés et, sur plusieurs dossiers, le CD&V, Vooruit réclame notamment que l'assainissement des finances publiques ne repose pas uniquement sur des économies et que les « épaules les plus larges » contribuent davantage.
En proposant ses huit sièges, Anders rappelle soudainement que Vooruit n'est, du moins arithmétiquement, pas irremplaçable.
Politiquement, la réalité est beaucoup plus compliquée. Mais dans une négociation, le simple fait qu'une alternative soit évoquée modifie déjà le rapport de forces.
C’est sans doute l'un des principaux effets recherchés par Frédéric De Gucht.
Une majorité qui pencherait nettement plus à droite
Remplacer Vooruit par Anders changerait surtout profondément l’équilibre idéologique du gouvernement.
Une coalition réunissant N-VA, MR, Anders, CD&V et Les Engagés serait sensiblement plus orientée à droite sur les questions socio-économiques. N-VA, MR et Anders constitueraient un bloc puissant favorable à une réduction plus importante des dépenses publiques, à un État plus léger et à des mesures destinées à renforcer la compétitivité des entreprises.
Ce déplacement du centre de gravité explique aussi les fortes réticences des Engagés.
À son arrivée au Palais royal mardi matin, leur président Yvan Verougstraete a immédiatement fermé la porte à cette hypothèse.
« Nous avons une équipe et un entraîneur, et c'est avec cette équipe et cet entraîneur que nous devons absolument trouver une solution dans les prochains jours », a-t-il déclaré.
La position des Engagés est cohérente avec celle défendue ces dernières semaines : poursuivre l'assainissement budgétaire, mais préserver notamment la protection sociale, les soins de santé et les investissements jugés nécessaires. Le parti appelle à continuer d'optimiser les dépenses de l'État tout en exigeant une solution « équilibrée et juste ».
Dans une coalition sans Vooruit, Les Engagés deviendraient mécaniquement le principal contrepoids centriste face à trois formations situées plus à droite sur l'économie.
Pour Anders, une occasion de revenir sous les projecteurs
C'est aussi là que la manœuvre de Frédéric De Gucht prend une autre dimension.
Anders traverse une période délicate. L'ancien Open VLD tente de se reconstruire après son recul électoral de 2024, son passage dans l'opposition et son changement de nom.
En pleine crise gouvernementale, De Gucht aurait pu se contenter de regarder la majorité se déchirer. Il choisit au contraire de mettre les huit députés fédéraux de son parti dans la balance. Anders confirme bien disposer de huit sièges et son président propose de les mettre au service d'une politique de réduction des dépenses et de soutien à l'économie.
Cette posture permet au parti de défendre simultanément deux messages : Anders reste fidèle à son programme libéral mais se dit prêt, si nécessaire, à contribuer à une sortie de crise.
La différence avec d'autres partis d'opposition est notable. Le PS, par exemple, a déjà fait savoir qu'il n'entendait pas venir au secours du gouvernement actuel.
De Gucht choisit donc un autre positionnement : plutôt que d'attendre une éventuelle chute de l'Arizona, il propose une solution.
Que celle-ci soit réaliste ou non devient presque secondaire dans sa stratégie de communication.
L'ombre de 2010 et des 541 jours
La démarche permet également aux libéraux flamands de prendre leurs distances avec un épisode beaucoup moins glorieux de leur histoire récente.
En avril 2010, l'Open VLD, alors présidé par Alexander De Croo, avait retiré sa confiance au gouvernement Leterme II sur fond de blocage du dossier Bruxelles-Hal-Vilvorde. La chute du gouvernement avait conduit aux élections fédérales du 13 juin 2010.
S'était ensuite ouverte la plus longue formation gouvernementale de l'histoire belge : 541 jours avant la prestation de serment du gouvernement d'Elio Di Rupo, le 6 décembre 2011.
Seize ans plus tard, le message envoyé par Frédéric De Gucht est presque inverse : les libéraux flamands ne proposent pas de débrancher la prise, mais de fournir des sièges pour empêcher que la crise ne se prolonge.
Le parallèle a évidemment ses limites. Le contexte politique, les rapports de forces et les enjeux sont différents. Mais symboliquement, il permet à Anders de mettre en avant une image de responsabilité institutionnelle.
Et un message adressé au MR
Il existe enfin un autre destinataire à la proposition de Frédéric De Gucht : le MR.
Les relations entre les deux partis libéraux ont été particulièrement compliquées ces dernières années, notamment en raison de la volonté affichée par Georges-Louis Bouchez d'implanter le MR en Flandre. Le président du MR a confirmé vouloir présenter des listes flamandes en 2029.
Frédéric De Gucht avait lui-même très durement critiqué cette idée.
Mais depuis, les deux formations ont commencé à se rapprocher. En juin dernier, lors des célébrations des 180 ans du libéralisme belge, De Gucht avait publiquement appelé les libéraux flamands et francophones à davantage collaborer : « Les forces libérales de ce pays ne peuvent plus se permettre le luxe de la division interne. »
Une majorité associant MR et Anders autour d'un programme économique plus libéral donnerait évidemment une traduction très concrète à ce rapprochement.
Et pour Anders, il existe un enjeu supplémentaire : empêcher le MR d'occuper seul l'espace libéral à droite et de venir concurrencer directement le parti sur son propre terrain électoral en Flandre.
Une proposition improbable, mais qui change le débat
Les obstacles restent considérables.
Les Engagés n'en veulent pas. Une majorité de 76 sièges serait extrêmement fragile. Rien n'indique que Bart De Wever souhaiterait gouverner dans une configuration aussi précaire. Et remplacer Vooruit ne ferait pas disparaître les divergences entre les autres partenaires sur l'ampleur et la répartition de l'effort budgétaire.
Frédéric De Gucht le sait évidemment.
Mais sa proposition produit déjà plusieurs effets politiques : elle remet Anders dans le débat fédéral, rappelle qu'une autre majorité est mathématiquement possible, renforce la pression sur Vooruit et offre aux partis situés à droite de l'Arizona la perspective théorique d'une politique économique plus homogène.
Elle oblige surtout les cinq partenaires actuels à regarder au-delà de leur propre bras de fer.
Yvan Verougstraete veut continuer le match « avec la même équipe et le même entraîneur ». Frédéric De Gucht vient simplement de rappeler qu'un remplaçant s'échauffe sur le bord du terrain. Au cas où...