Endettement à 95 %, pertes en hausse : Ouest-France engage une cure d'austérité
Premier quotidien régional français, Ouest-France traverse une période de turbulences financières. Avec une perte nette de 8,9 millions d’euros en 2025 et un endettement en forte hausse, le groupe prépare la suppression de 156 postes, dont 116 dans ses rédactions. Objectif : retrouver l’équilibre financier d’ici 2028.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Ouest-France prévoit 156 suppressions de postes, dont 116 journalistes, face à un endettement de 95 % et une perte de 8,9 millions d'euros en 2025.
Même les géants de la presse ne sont plus à l’abri. Avec quelque 600.000 exemplaires diffusés quotidiennement, 175 millions de visites sur son site en septembre et 200.000 abonnés numériques, Ouest-France demeure l’un des poids lourds du paysage médiatique français. Pourtant, derrière cette puissance apparente, ses finances se sont considérablement dégradées.
Selon une enquête publiée par Challenges, le groupe Sipa Ouest-France, également propriétaire du Courrier de l’Ouest, du Maine Libre et de Presse Océan, fait désormais face à un taux d’endettement de 95 %, contre seulement 5 % quelques années auparavant.
Plus préoccupant encore, ses pertes se creusent : après un déficit net de 1,5 million d’euros en 2024, le groupe a enregistré une perte de 8,9 millions en 2025. Pour tenter d'enrayer cette dégradation, la direction a engagé un vaste plan d'économies, avec des conséquences directes sur l'emploi.
116 postes de journalistes concernés
Présenté aux représentants du personnel le 17 septembre, le plan prévoit la suppression de 156 postes, dont 116 au sein des rédactions, qui comptent environ 700 journalistes. L'effort est inédit pour le groupe. Il s'inscrit dans un programme de restructuration baptisé « Efficience 2 », qui repose notamment sur le non-remplacement de certains départs à la retraite et de contrats à durée déterminée.
Les secrétaires de rédaction et les journalistes locaux figureraient parmi les catégories concernées. La direction souhaite ainsi réduire ses charges annuelles de 15 millions d'euros, afin de retrouver l'équilibre financier à l'horizon 2028.
Mais les modalités précises du plan suscitent des inquiétudes parmi les représentants des salariés. Une réunion organisée le 29 septembre s'est déroulée dans un climat tendu, les syndicats réclamant davantage de précisions sur les postes supprimés, les services concernés et le calendrier de mise en œuvre. La procédure de consultation doit s'achever le 17 novembre, lorsque le comité social et économique rendra son avis.
Le papier coûte toujours plus cher et rapporte toujours moins
Comment un quotidien aussi largement diffusé a-t-il pu se retrouver dans cette situation ? Interrogé par Challenges, Fabrice Bakhouche, directeur général du groupe, met en avant plusieurs chocs économiques successifs. À commencer par l'envolée du prix du papier en 2022, qui aurait coûté environ 15 millions d'euros à l'entreprise.
Parallèlement, les recettes publicitaires continuent de diminuer. Sur la dernière année, la régie du groupe a notamment enregistré une baisse de 15 % de ses revenus publicitaires locaux sur papier, que la progression du numérique n'a compensée qu'en partie. Les ventes de journaux imprimés reculent, quant à elles, de 5 à 6 % par an.
Cette évolution place la presse quotidienne régionale dans une situation particulièrement délicate : elle doit entretenir des infrastructures d'impression et de distribution coûteuses, alors même que ses revenus traditionnels s'érodent.
Ouest-France a déjà fermé son imprimerie d'Angers il y a deux ans, ne conservant que ses sites de Rennes-Chantepie et de La Chevrolière. Et le phénomène dépasse largement le seul groupe breton.
Le groupe Ebra, qui possède notamment Le Dauphiné libéré et Le Progrès, a annoncé un plan de départs volontaires pouvant concerner jusqu'à 400 postes. Le groupe Centre France a, de son côté, prévu 152 suppressions d'emplois. Quant à Sud Ouest, il est entré en négociations exclusives avec le groupe de presse belge Rossel en septembre.
L'intelligence artificielle, nouvelle menace pour les audiences
À ces difficultés structurelles s'ajoute désormais une incertitude majeure : l'essor de l'intelligence artificielle. Les moteurs de recherche et assistants conversationnels peuvent fournir directement des réponses aux internautes, sans que ceux-ci aient nécessairement besoin de consulter les articles des médias dont proviennent les informations.
Pour les éditeurs, le risque est considérable : perdre une partie des visites qui alimentent leurs recettes publicitaires et leur permettent de convertir des lecteurs en abonnés. Ouest-France tente donc de s'adapter.
Le groupe a notamment conclu avec Microsoft un accord de licence portant sur les droits voisins des éditeurs de presse, pour une durée de quatre ans avec effet rétroactif. Il développe également ses propres outils d'intelligence artificielle et s'est associé à NewsGuard AI en France. Mais l'innovation technologique ne constitue qu'une partie de sa stratégie.
Objectif : 300.000 abonnés numériques en 2028
Pour retrouver des marges de manœuvre, la direction mise sur quatre priorités : le redressement financier, le développement de la vidéo, la croissance des abonnements et la diversification des revenus. Ouest-France ambitionne notamment de passer de 200.000 à 300.000 abonnés numériques d'ici 2028.
Le quotidien investit parallèlement dans les formats audiovisuels. Sa chaîne YouTube diffuse des enquêtes et des vidéos d'actualité, tandis que son compte TikTok rassemble environ un demi-million d'abonnés. Le groupe a également entrepris de céder plusieurs actifs pour assainir sa situation financière.
Il s'est séparé de ses radios musicales Hit West et Océane FM, a annoncé son retrait du capital du quotidien gratuit 20 Minutes, dont il était actionnaire depuis vingt-trois ans, et a vendu Ouest-France Immobilier à SeLoger. Il entend enfin développer de nouvelles activités, notamment dans l'événementiel professionnel et les services destinés aux entreprises.
Reste à savoir si cette transformation suffira à compenser le recul continu du modèle économique traditionnel de la presse régionale. Car la situation d'Ouest-France illustre un paradoxe de plus en plus fréquent dans le secteur : un journal peut conserver une audience considérable et une place dominante sur son marché tout en voyant sa rentabilité se dégrader.
Pour le premier quotidien régional français, le défi n'est donc plus seulement de rester le plus lu, mais de parvenir à financer durablement son journalisme.