Pologne : « On ne combat pas les populistes avec leurs méthodes de voyous », dénonce Abnousse Shalmani sur LCI
Sur LCI, Abnousse Shalmani a vivement critiqué Donald Tusk après les affrontements autour du Tribunal constitutionnel polonais. Tout en rappelant les irrégularités commises par le PiS, la chroniqueuse estime que le Premier ministre compromet l'État de droit en voulant réformer une institution contestée par des méthodes tout aussi discutables.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur LCI, Abnousse Shalmani dénonce les méthodes de Donald Tusk dans la crise du Tribunal constitutionnel polonais et alerte sur les risques pour l'État de droit.
« Je pense que Donald Tusk a fait une énorme bêtise. Mais vraiment une énorme bêtise. » Invitée de l'émission 24H Pujadas sur LCI, Abnousse Shalmani n'a pas ménagé ses critiques envers le Premier ministre polonais, au lendemain d'une confrontation spectaculaire autour du Tribunal constitutionnel de Varsovie.
Vendredi 30 octobre, une opération menée dans l'enceinte de cette juridiction, dont la légitimité fait l'objet d'un conflit politique depuis plusieurs années, a provoqué une crise institutionnelle majeure. Le président polonais Karol Nawrocki, alors en route pour une visite officielle au Sénégal, a même ordonné à son avion de faire demi-tour afin de regagner Varsovie.
Pour Abnousse Shalmani, l'affaire ne saurait être réduite à un affrontement entre les défenseurs de l'État de droit et les nationalistes du parti Droit et justice (PiS). Elle révèle aussi, selon elle, les contradictions de ceux qui prétendent réparer les atteintes portées aux institutions par leurs adversaires.
📢 « Pologne : le bon n'est pas forcément la brute », le parti pris de notre éditorialiste internationale Abnousse Shalmani @shalmani_abby
— 24h Pujadas (@24hPujadas) November 2, 2026
« Que l'on soit clair, ce n'est pas un coup d'Etat, c'est une énorme bêtise »#24hPujadas #LCI #Pologne #Tusk #Constitution #juges #état⤵️ pic.twitter.com/m5UJ7hdhBw
Une crise qui remonte à 2015
Pour comprendre les événements, la chroniqueuse invite à revenir aux origines du conflit, en 2015. À l'approche des élections législatives que la Plateforme civique allait perdre face au PiS, la majorité parlementaire sortante avait élu cinq nouveaux juges au Tribunal constitutionnel.
Mais deux de ces nominations concernaient des sièges qui ne devaient devenir vacants qu'après l'installation du nouveau Parlement. Le Tribunal constitutionnel a ultérieurement confirmé la validité des trois autres nominations, tout en jugeant les deux dernières irrégulières.
Après sa victoire électorale, le PiS a cependant décidé d'écarter l'ensemble des cinq nominations et de désigner ses propres candidats. Trois d'entre eux ont ainsi été nommés à des sièges déjà légalement pourvus.
Cette décision, puis les réformes judiciaires entreprises par le PiS, ont déclenché un long conflit avec les institutions européennes, qui ont dénoncé les atteintes à l'indépendance de la justice polonaise.
La Cour de justice de l'Union européenne a notamment confirmé, en décembre 2025, plusieurs manquements du Tribunal constitutionnel polonais aux exigences du droit européen.
Donald Tusk, revenu à la tête du gouvernement en 2023, s'est donné pour objectif de rétablir l'État de droit et de corriger les réformes controversées de ses prédécesseurs. Mais cette entreprise se heurte depuis lors à l'opposition des responsables judiciaires nommés sous le PiS et du président Karol Nawrocki, proche de cette formation.
Des policiers devant le Tribunal constitutionnel
La crise a pris une tournure spectaculaire vendredi 30 octobre. Des juges élus par l'actuelle majorité parlementaire, mais dont la prise de fonctions était contestée, ont pénétré dans les locaux du Tribunal constitutionnel.
Anna Korwin-Piotrowska, l'une des magistrates concernées, a annoncé la suspension pour un mois du président de l'institution, Bogdan Święczkowski, ancien vice-ministre de la Justice sous le PiS, ainsi que de son vice-président. Elle a revendiqué la direction provisoire du Tribunal, invoquant notamment son ancienneté dans la magistrature.
Mais cette initiative a été immédiatement contestée par les responsables en place, qui refusent de reconnaître sa qualité de juge constitutionnelle.
À l'extérieur, des policiers antiémeutes ont été déployés tandis que des manifestants et des responsables de l'opposition dénonçaient ce qu'ils considéraient comme une prise de contrôle illégale de la juridiction. La police a expliqué sa présence par des impératifs de sécurité, notamment après des incidents survenus aux abords du bâtiment.
Informé des événements alors qu'il se rendait au Sénégal, Karol Nawrocki a interrompu son déplacement officiel et regagné Varsovie. Une confrontation particulièrement tendue l'a ensuite opposé aux magistrats présents dans l'enceinte du Tribunal. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent le chef de l'État forçant le passage et contestant ouvertement leur légitimité.
« Depuis quand combat-on les populistes avec leurs méthodes ? »
C'est précisément cette séquence qu'Abnousse Shalmani a vivement dénoncée sur LCI. La chroniqueuse ne cherche pourtant pas à réhabiliter le PiS, dont elle rappelle les pratiques contestées et les atteintes à l'indépendance judiciaire. Mais elle estime que ces précédents ne sauraient justifier le recours à des méthodes similaires par ceux qui prétendent défendre l'État de droit. « Je ne sais pas depuis quand on combat les populistes en utilisant leurs méthodes de voyous », a-t-elle lancé.
À ses yeux, le gouvernement de Donald Tusk commet une erreur majeure en soutenant une opération aussi conflictuelle contre une juridiction constitutionnelle, même lorsque la composition de celle-ci résulte d'irrégularités anciennes. Elle refuse néanmoins de qualifier les événements de coup d'État, contrairement à plusieurs responsables de l'opposition polonaise.
Sa critique porte plutôt sur le danger institutionnel que représente une tentative de reprendre le contrôle d'une juridiction sans avoir préalablement résolu les contestations relatives à sa composition et à ses procédures.
La question est d'autant plus sensible que le gouvernement Tusk est précisément arrivé au pouvoir en promettant de restaurer la légalité constitutionnelle après huit années de gouvernement du PiS.
« La démocratie, c'est l'alternance »
Pour illustrer son propos, Abnousse Shalmani a établi un parallèle avec l'histoire constitutionnelle américaine. En 1801, à la fin de sa présidence, John Adams avait procédé à des nominations judiciaires de dernière minute, restées célèbres sous le nom de midnight judges, les « juges de minuit ».
Son successeur Thomas Jefferson avait contesté certaines de ces nominations, provoquant un conflit institutionnel finalement porté devant la Cour suprême. L'affaire avait donné lieu à l'arrêt Marbury v. Madison, rendu en 1803, l'une des décisions fondatrices du contrôle de constitutionnalité aux États-Unis.
Pour la chroniqueuse, cet épisode illustre l'importance d'une résolution juridique des conflits institutionnels. « La démocratie, c'est l'alternance », a-t-elle rappelé, avant de souligner qu'une alternance oblige aussi les nouveaux gouvernants à composer avec les institutions et les nominations héritées de leurs prédécesseurs.
Une conception qui ne règle évidemment pas, à elle seule, le problème des nominations reconnues irrégulières en Pologne, mais qui résume sa mise en garde : la défense de l'État de droit ne peut reposer uniquement sur la conviction de représenter le bon camp politique.
Vers deux tribunaux constitutionnels concurrents ?
Abnousse Shalmani redoute désormais une situation dans laquelle deux groupes de magistrats revendiqueraient simultanément l'autorité du Tribunal constitutionnel. Une telle paralysie pourrait avoir des conséquences considérables pour la sécurité juridique des citoyens polonais et pour le fonctionnement des institutions.
Pour sortir de l'impasse, elle évoque la possibilité d'une réforme constitutionnelle négociée entre les principales forces politiques, notamment Donald Tusk et Jarosław Kaczyński, chef du PiS. L'idée serait de revoir les modalités de désignation des juges, en instaurant une majorité qualifiée des deux tiers afin de favoriser des nominations dépassant les clivages partisans. Une perspective qui nécessiterait un compromis politique difficile entre deux camps profondément antagonistes.
En attendant, la crise demeure entière. Le gouvernement de Donald Tusk soutient que des mesures décisives sont nécessaires pour réparer les atteintes à l'indépendance judiciaire commises sous le PiS. Ses adversaires dénoncent au contraire une prise de contrôle politique de la justice.
Pour Abnousse Shalmani, le risque est que les citoyens polonais deviennent les premières victimes de cette confrontation. Car, conclut-elle en substance, lorsque deux camps se disputent le contrôle du Tribunal constitutionnel au point d'en paralyser le fonctionnement, ce n'est pas seulement l'autorité des juges qui est compromise : c'est la protection juridique des citoyens qui risque de disparaître.