Grèves dans l’enseignement : les élèves francophones paieront-ils le prix d’un système à bout de souffle ?
Alors que les grèves se multiplient en pleine période d’examens, l’enseignement francophone s’enfonce dans une crise dont les premières victimes pourraient être les élèves eux-mêmes.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Les grèves dans l’enseignement francophone perturbent les examens et fragilisent les élèves, au risque d’ouvrir une crise de confiance durable avec les familles.
La grève dans l’enseignement francophone n’est plus seulement un conflit social entre un gouvernement et des syndicats. Elle est devenue une crise de confiance. Depuis plusieurs semaines, les actions se multiplient, les écoles se désorganisent, les examens sont adaptés, parfois supprimés, et les familles découvrent, jour après jour, à quel point l’année scolaire de leurs enfants peut se retrouver suspendue à un bras de fer politique et syndical.
Le mouvement enseignant est né de revendications que l’on ne peut balayer d’un revers de main. Conditions de travail, charge horaire, pénurie, inquiétudes sur les fins de carrière, économies budgétaires : le malaise est réel. Mais une question s’impose désormais avec une force croissante : jusqu’où peut-on durcir une grève lorsque ceux qui en subissent le coût immédiat ne sont ni les ministres, ni les parlementaires, mais les élèves ?
Le calendrier rend cette interrogation plus aiguë encore. Nous ne sommes pas en octobre, au début d’une année scolaire encore rattrapable. Nous sommes en juin, au moment des examens, des conseils de classe, des décisions d’orientation, des certifications et des préparations au supérieur. Pour les élèves de rhéto, pour ceux qui se destinent à la médecine, à l’ingénierie, aux sciences, au droit ou à toute filière exigeante, ces dernières semaines ne sont pas accessoires. Elles sont souvent décisives.
Or c’est précisément à ce moment-là que l’école francophone donne l’image d’une institution incertaine, nerveuse, fragmentée, parfois incapable de garantir la continuité minimale attendue d’un système d’enseignement.
Des examens devenus variables d’ajustement
Les épreuves externes certificatives doivent en principe être maintenues. Mais pour les examens internes, les écoles disposent d’une grande marge d’organisation. Certaines les maintiennent, d’autres les réduisent, d’autres encore les réservent aux seuls élèves en échec. Ailleurs, les cours sont suspendus, remplacés par des ateliers, des remédiations ou des dispositifs improvisés. Dans quelques établissements, l’hypothèse même d’une annulation des épreuves externes a été évoquée, alors qu’elles sont obligatoires.
Ce morcellement crée une inégalité profonde entre élèves. Deux adolescents du même âge, dans deux écoles différentes, peuvent vivre une fin d’année totalement différente : l’un passera ses examens normalement, l’autre verra ses évaluations allégées, modifiées ou supprimées. L’un aura achevé sa matière, l’autre devra combler seul les lacunes. L’un arrivera dans le supérieur avec une forme de continuité, l’autre avec le sentiment d’avoir traversé une année écourtée, cabossée, politiquement parasitée.
Cette situation est particulièrement préoccupante pour les élèves qui s’apprêtent à entrer dans des filières sélectives ou très exigeantes. En médecine, en ingénierie ou dans les cursus scientifiques, la première année ne pardonne guère les fragilités accumulées. Les lacunes en mathématiques, en sciences, en méthode de travail ou en rigueur d’examen se paient immédiatement. L’enseignement supérieur n’attendra pas que les élèves francophones aient digéré les convulsions de leur fin de secondaire.
La question est donc brutale mais nécessaire : combien d’élèves paieront demain, dans leur première année d’université ou de haute école, les désordres d’aujourd’hui ?
Les élèves, nouvelle force d’appoint du conflit
Autre évolution notable : les élèves eux-mêmes entrent dans la mobilisation. Des rassemblements ont été signalés devant de nombreux établissements, parfois avec blocages, slogans, cortèges et appels à défendre l’école. Il serait absurde de nier que certains jeunes puissent sincèrement se sentir concernés. L’école est leur avenir, et ils ont le droit de s’intéresser à ce qui la transforme.
Mais la frontière est fine entre l’engagement civique et l’instrumentalisation. Lorsque des adultes en conflit avec le gouvernement voient des élèves reprendre leurs mots d’ordre, bloquer des établissements ou défiler en pleine période d’examens, la prudence devrait s’imposer. Élisabeth Degryse a d’ailleurs évoqué des situations « choquantes » lorsque la mobilisation des élèves glisse vers une forme de manipulation par les adultes.
C’est un point central. L’école n’est pas un syndicat de mineurs, ni une usine, ni une assemblée militante. Elle accueille des adolescents, des jeunes en formation. Leur première mission n’est pas de devenir l’infanterie morale d’un conflit social, mais d’apprendre, de progresser, de se préparer à l’avenir.
Une école qui transforme trop facilement ses élèves en acteurs de la lutte risque de perdre de vue sa finalité première.
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