Immigration : l’Europe va peut-être enfin faire son travail (carte blanche)
La Commission européenne propose de renforcer Frontex. Marcela Gori appelle l’Europe à faire respecter ses décisions, à maîtriser ses frontières extérieures et à préserver la libre circulation dans l’espace Schengen.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
La Commission européenne propose de renforcer Frontex. Marcela Gori appelle l’Europe à faire respecter ses décisions, à maîtriser ses frontières extérieures et à préserver la libre circulation dans l’espace Schengen.
Vous avez vu, la Commission européenne a proposé mardi dernier une vaste réforme de Frontex, l’agence européenne chargée de la surveillance des frontières ? Cette proposition s’inscrit dans un net tour de vis migratoire opéré par l’UE au cours des dernières années.
L’objectif est double : mieux contrôler l’immigration irrégulière et faciliter le retour des personnes qui n’ont pas le droit de séjourner en Europe.
Quelques propositions concrètes sont avancées. La Commission propose de passer de l’objectif actuel de 10.000 agents en 2027 à 30.000 agents d’ici 2041. Elle souhaite aussi accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière et réagir plus rapidement aux crises migratoires. Elle souhaite enfin renforcer la surveillance technologique.
Il s’agit, à ce stade, d’une proposition de la Commission européenne. Le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne doivent encore négocier et adopter les textes.
Sans surprise, les partis de gauche crient au racisme, à la discrimination ou encore à la déshumanisation de l’entraide internationale. Bref, la même mélodie que l’on peut entendre à chaque débat sur l’immigration.
Selon Euronews, le prochain cadre budgétaire européen pourrait consacrer 12 milliards d’euros à Frontex sur sept ans. Il s’agit d’un engagement financier considérable, et nous avons le droit, nous les citoyens européens, de savoir ce que cet argent permettra concrètement d’accomplir. Combien de retours exécutés ? Quels résultats dans la lutte contre les passeurs ? Quels accords conclus avec les pays partenaires ? Quels contrôles sur les opérations réalisées hors du territoire européen ? La dépense publique ne devrait, en effet, jamais être considérée comme un résultat en soi.
Une politique efficace doit pouvoir démontrer ses effets, reconnaître ses limites et rendre compte de l’utilisation de chaque euro.
Une Europe qui promet beaucoup, mais qui exécute trop peu
Cette proposition de la Commission est une bonne chose, et j’y souscris pleinement. Et je souhaite sincèrement qu’elle voie le jour, mais surtout qu’elle soit appliquée.
En 2025, près de 492.000 ressortissants de pays tiers ont reçu un ordre de quitter le territoire d’un État membre de l’Union européenne. Oui, oui, vous avez bien lu, un demi-million. C’est énorme. Dans le même temps, environ 135.000 retours vers des pays tiers ont été enregistrés, soit un tiers. Ces chiffres ne constituent pas un taux exact d’exécution, puisque les décisions et les départs ne concernent pas nécessairement les mêmes personnes.
Ils illustrent surtout une difficulté que les institutions européennes reconnaissent : faire appliquer les décisions de retour. Or, si une loi ne s’applique pas, elle n’a aucune valeur. Une décision administrative qui reste sans conséquence n’en a pas plus.
Depuis 2015, l’Europe a multiplié les réponses aux crises migratoires : accords avec des pays tiers, renforcement de Frontex, nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile. Pourtant, une question fondamentale demeure : à quoi servent toutes ces mesures si l’Europe n’est toujours pas capable de faire respecter suffisamment les décisions qu’elle prend ? Car accueillir ceux qui ont le droit de rester est une chose. Renoncer à faire partir ceux qui ne l’ont pas en est une autre.
Et je m’interroge sincèrement sur les méthodes européennes. Pourquoi attendre qu’une personne ait traversé plusieurs frontières, payé des passeurs et parfois risqué sa vie en Méditerranée pour commencer à examiner les possibilités d’un retour ? Ne serait-il pas plus intelligent de renforcer notre coopération avec les pays d’origine et de transit, dans le respect du droit international et du principe de non-refoulement ?
Car il y a aussi une réalité humaine que nous ne pouvons ignorer : chaque année, des hommes, des femmes et des enfants meurent en tentant de rejoindre l’Europe. On se souvient du 3 octobre 2013, lorsque 366 personnes ont perdu la vie dans un naufrage au large de Lampedusa.
Treize ans plus tard, la Méditerranée reste un cimetière.
Le paradoxe européen : pour préserver la libre circulation, il faut maîtriser les frontières extérieures
Il y a d’ailleurs un paradoxe que l’Europe semble parfois oublier. L’espace Schengen est l’une des plus belles réussites de la construction européenne. Chaque jour, des millions d’Européens peuvent circuler librement, travailler, étudier ou voyager sans devoir s’arrêter aux frontières nationales. Et cette liberté repose sur un principe élémentaire : si nous supprimons les contrôles aux frontières intérieures, nous devons être capables de contrôler efficacement nos frontières extérieures.
Or, que constatons-nous aujourd’hui ? Faute de confiance dans la maîtrise collective des frontières, plusieurs États européens ont réintroduit des contrôles à leurs frontières nationales. L’Allemagne, la France ou encore les Pays-Bas ont ainsi pris des mesures qui auraient semblé appartenir au passé il y a quelques années.
C’est tout le paradoxe européen : puisqu’on ne maîtrise pas suffisamment nos frontières extérieures, nous risquons de perdre une partie de notre liberté de circulation intérieure.
À mes yeux, il ne devrait pas être nécessaire de choisir entre une Europe ouverte et une Europe qui contrôle ses frontières. Les deux sont parfaitement compatibles. Mieux encore, ils sont indissociables. Car une frontière contrôlée n’est pas une frontière fermée.
L’Europe doit retrouver la maîtrise de ses frontières, faire respecter ses décisions et assumer ses responsabilités. Non pas pour renoncer à accueillir ceux qui ont réellement besoin de sa protection, mais précisément pour conserver la capacité de le faire.
Une Europe qui ne parviendrait plus à faire respecter ses propres règles finirait aussi par fragiliser les libertés qu’elle prétend défendre.