Pouvoir d'achat, indexation et prix du carbone : le paradoxe belge (carte blanche)
L'Europe a décidé que le carbone coûterait plus cher pour nous faire changer de comportement. La Belgique, elle, s'est organisée pour que personne ne le sente dans son portefeuille. On ne peut pas vouloir les deux. Il va falloir choisir. Carte blanche d'Olivier Willocx, député bruxellois MR.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
La coexistence de l'indexation automatique et d'une tarification carbone appliquée au chauffage crée, selon cette carte blanche, un paradoxe belge. L'auteur propose d'achever la logique de l'indice santé et de redistribuer les recettes de l'ETS2 par un dividende identique pour chaque habitant.
Il y a une phrase que l'on entend dans toutes les assemblées du pays : il faut préserver le pouvoir d'achat. Et une autre, dans la même bouche, souvent dans le même discours : il faut réussir la transition énergétique. Personne ne semble remarquer qu'en Belgique, ces deux phrases se contredisent. Pas moralement. Mécaniquement. Et tant que nous refuserons de le voir, nous paierons les deux politiques pour n'obtenir les résultats d'aucune.
Un prix qui ne fait pas mal ne sert à rien
La tarification du carbone n'est pas un choix belge. C'est une logique poussée par le mouvement écologiste et adoptée par l'Europe, qui repose sur une idée centenaire, celle de Pigou : quand une activité impose un coût à la collectivité, il faut le remettre dans le prix. Le gaz, le mazout, le diesel doivent coûter plus cher pour que nous isolions, changions de chaudière, roulions autrement. On peut en discuter le rythme et le niveau. Mais c'est, dans son principe, le mécanisme le plus libéral qui soit : on ne contraint pas, on fait payer le vrai prix et on laisse chacun arbitrer en adulte responsable. La Suède taxe le carbone depuis 1991 et a réduit ses émissions d'un quart sans casser sa croissance.
Mais ce mécanisme a une condition : le prix doit être ressenti. Si le ménage est automatiquement remboursé de toute hausse, l'arbitrage disparaît. Il ne reste que le coût, sans l'effet.
C'est exactement ce que fait l'index. Le gaz et le mazout sont dans l'indice santé. Quand leur prix monte, l'indice monte, et tous les salaires suivent : y compris ceux des ménages qui se chauffent à la pompe à chaleur. Le signal est éteint. L'employeur a payé la compensation. L'État a encaissé la recette carbone. Et la compensation est proportionnelle au salaire : le cadre à 6.000 euros reçoit trois fois plus d'euros d'index que l'ouvrier à 2.000, alors que sa chaudière ne consomme pas trois fois plus. On compense une taxe régressive par un mécanisme régressif, et l'on appelle cela la justice sociale.
1994 : nous avions déjà compris, à moitié
Le plus étonnant est que la Belgique a déjà résolu ce problème une fois. L'arrêté royal du 24 décembre 1993 a créé l'indice santé en retirant du panier le tabac, l'alcool, l'essence et le diesel. La raison était claire : permettre à l'État de relever les accises sur des produits nocifs sans que la hausse ne revienne mécaniquement dans les salaires. Le gouvernement Dehaene a donc admis, il y a trente ans, qu'un prix dissuasif et une indexation automatique ne peuvent pas coexister sur le même produit.
Mais le gaz et le mazout sont restés dans l'indice. Résultat : le carbone brûlé dans une voiture est hors index, le carbone brûlé dans une chaudière y est dedans. Même molécule, même externalité, deux traitements opposés. Personne ne l'interroge plus.
2022 : la répétition générale
La crise énergétique a été, sans que personne ne l'ait voulu, le test grandeur nature. En mai 2022, le gaz et l'électricité : 6 % du panier : expliquaient plus d'un tiers d'une inflation proche de 10 %. L'indice pivot a sauté cinq fois dans l'année. En janvier 2023, le million d'employés de la commission paritaire 200 a vu sa fiche de paie bondir de plus de 11 % d'un coup. La Banque nationale a parlé d'une hausse du coût salarial sans précédent ; le Conseil central de l'économie a mesuré un écart de 4,6 % avec l'Allemagne, la France et les Pays-Bas sur 2020-2024.
Plus embarrassant : trois économistes de l'UGent ont épluché 930 000 factures d'énergie réelles. Officiellement, la facture des ménages avait grimpé de 81 % entre 2018 et 2022. Dans les factures réelles : 17 %. Près de la moitié des ménages avaient même payé moins qu'en 2021. L'indice santé aurait été surévalué de 3,5 %, et les salaires indexés d'autant. Nous avons compensé un choc que la moitié du pays n'avait pas subi.
2028 : le piège se referme
Ce n'est plus de l'économie de salon. L'ETS2, le second marché carbone européen, frappera le chauffage et les carburants à partir de 2028, autour de 45 euros la tonne : une dizaine de centimes par litre de diesel, un peu moins d'un centime par kilowattheure de gaz. L'Europe a prévu l'amortisseur : un Fonds social pour le climat de 86,7 milliards, ciblé sur les ménages vulnérables.
Le prix monte pour tous, la compensation va à ceux qui ne peuvent pas suivre, le reste finance la rénovation. C'est cohérent.
En Belgique, ce raisonnement percute l'indice santé de plein fouet. Chaque euro de carbone sur le chauffage fera monter l'index, puis tous les salaires, toutes les pensions, toutes les allocations. Les ménages seront compensés deux fois : par le Fonds, financé par la recette carbone, et par l'index, financé par leur employeur et par le budget. Les entreprises paieront le carbone de leurs bâtiments, plus l'index du carbone de leurs salariés. Et le signal, raison d'être de tout l'édifice, sera dilué avant d'avoir produit un effet.
Le gouvernement fédéral a d'ailleurs reconnu le problème sans le dire. L'index centime de 2026 et 2028 : une indexation plafonnée à la tranche de 4.000 euros : est une mesure budgétaire. C'est aussi le premier aveu qu'une compensation proportionnelle au salaire n'est pas la bonne façon d'absorber un choc de prix. Le pas suivant est logique, et personne n'ose le faire.
Ce que la recherche nous dit
Sur l'index, les économistes se disputent depuis quarante ans. Sur un point ils convergent : un choc de prix se transmet au coût salarial plus fort et plus longtemps en Belgique qu'ailleurs dans la zone euro : Bodart, Carpentier et Scourneau l'ont établi dès 2010, la BNB l'a confirmé en 2012, l'OCDE, le FMI et la Commission le répètent depuis. La même OCDE reconnaît que l'index est « un bon système » pour protéger les revenus. Les deux sont vrais : excellent amortisseur social, mauvais transmetteur de signal-prix. Toute la question est de savoir lequel on veut quand le prix qui monte est celui qu'on a voulu faire monter.
Sur le carbone, la littérature est tout aussi nette. Klenert et Stern (Nature Climate Change, 2018) montrent que l'acceptabilité d'un prix du carbone dépend de l'usage visible de sa recette, et que le dividende carbone : un chèque égal pour tous : résiste le mieux. Mildenberger et ses coauteurs (2022) ajoutent la nuance qui tue : au Canada et en Suisse, seuls pays à pratiquer ce dividende, les citoyens sous-estimaient massivement ce qu'ils recevaient ; en Suisse, 12 % savaient que la taxe leur revenait. Le Canada l'a payé cash : le 1er avril 2025, le gouvernement Carney a supprimé sa taxe carbone, pourtant remboursée à 90 % aux ménages, parce que l'opinion ne voyait que la taxe.
Leçon : une compensation efficace est forfaitaire, pour ne pas tuer le signal, et visible, pour être défendable. L'index est exactement l'inverse : proportionnel et invisible, fondu dans un pourcentage que personne ne relie à sa chaudière.
Trois choix
Je ne plaide pas pour la fin de l'index. Je plaide pour un pays qui assume ses choix. Préserver le pouvoir d'achat des ménages, oui : mais préserver le pouvoir d'achat moyen, pas garantir à chacun que sa chaudière au mazout ne lui coûtera jamais un euro de plus. La parité absolue de pouvoir d'achat, celle qui efface toute hausse de prix avant même qu'elle n'atteigne le consommateur, est incompatible avec l'idée même de responsabilité individuelle. Un libéral ne peut pas vouloir des citoyens libres de leurs choix et déresponsabilisés de leurs conséquences.
Achever 1994. Sortir de l'indice santé la composante carbone du chauffage : gaz, mazout, et demain le coût explicite des quotas ETS2 : , comme on en a sorti l'essence et le diesel. Ce n'est pas un saut d'index : c'est retirer du panier un prix que l'on a choisi de faire monter.
Compenser par tête, pas par salaire. Rendre les recettes belges de l'ETS2 sous forme d'un dividende carbone identique pour chaque habitant, versé une ou deux fois l'an, avec son nom dessus. Le ménage modeste, qui consomme moins que la moyenne, y gagne ; le ménage aisé paie le vrai prix de sa consommation ; le signal survit à la marge, la justice est assurée en moyenne, et tout le monde voit ce qu'il reçoit.
Dire ce que coûte la transition. Promettre à la fois la neutralité carbone et un pouvoir d'achat intact pour tous est un discours de confort, pas de responsabilité. La transition a un coût. Il doit être réparti : et le rôle d'un élu est de dire comment, pas de prétendre qu'il n'existe pas. L'index ne fait pas disparaître ce coût ; il le déplace vers les entreprises, la compétitivité et, in fine, l'emploi : là où il est le moins visible et le plus cher.
La Belgique a inventé l'indice santé parce qu'elle avait compris qu'un prix dissuasif et une compensation automatique s'annulent. Il est temps d'appliquer cette intelligence au plus grand défi de prix du siècle.