À force de tout connecter, avons-nous perdu le contrôle ? (carte blanche)
Des objets domestiques aux infrastructures essentielles, la connexion permanente accroît le confort mais aussi les vulnérabilités et les dépendances. Une réflexion d'Axel Legay, expert en cybersécurité, sur notre capacité à garder le contrôle lorsque les systèmes numériques tombent en panne ou sont attaqués.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Axel Legay interroge la multiplication des objets connectés, des maisons intelligentes aux infrastructures critiques. Elle souligne les risques liés aux cyberattaques, aux pannes et à la dépendance envers les fabricants, tout en appelant à concevoir des technologies plus résilientes et contrôlables.
Pendant longtemps, un réfrigérateur servait à conserver des aliments, une serrure à fermer une porte et un thermostat à régler la température d'une habitation. Aujourd'hui, ces équipements peuvent être connectés à Internet, commandés depuis un smartphone et parfois administrés à des centaines de kilomètres.
Cette évolution nous apporte un confort indéniable, mais elle s'accompagne d'une transformation beaucoup moins visible : nous avons progressivement introduit des vulnérabilités informatiques et de nouvelles dépendances dans des objets qui, autrefois, fonctionnaient de manière autonome.
À force de vouloir tout rendre intelligent, nous avons peut-être oublié de nous demander ce qui se passerait lorsque cette intelligence cesserait de fonctionner. Et surtout, nous avons peut-être sous-estimé les conséquences que cette dépendance pourrait avoir, non seulement pour les particuliers, mais pour le fonctionnement d'un pays entier.
Les récentes cyberattaques visant les systèmes de réfrigération de supermarchés français illustrent parfaitement cette évolution. Des pirates sont parvenus à intervenir à distance sur les paramètres de certains équipements frigorifiques, provoquant des dysfonctionnements et des pertes de marchandises. Ce ne sont donc plus seulement des données qui sont menacées, mais des installations physiques, avec des conséquences économiques immédiates.
Qui aurait imaginé, il y a vingt ans, que des pirates informatiques pourraient s'attaquer aux congélateurs d'un supermarché ? Pourtant, dès lors qu'un équipement devient accessible à travers un réseau informatique, il peut potentiellement devenir une cible. Et lorsque cet équipement contrôle une fonction physique, les conséquences dépassent largement les écrans de nos ordinateurs. Le phénomène concerne aujourd'hui les usines, les hôpitaux, les réseaux d'eau, les transports et même nos propres habitations.
Ce phénomène n'est pourtant pas nouveau. En 2020, un chercheur en cybersécurité de l'entreprise Avast avait réussi à transformer une simple machine à café connectée en une sorte de rançongiciel. L'appareil pouvait afficher une demande de rançon, émettre des signaux sonores et perturber son fonctionnement jusqu'à ce qu'il soit débranché. Il s'agissait d'une démonstration de sécurité, et non d'une campagne criminelle, mais l'expérience était révélatrice. Même une machine à café pouvait devenir l'objet d'une tentative d'extorsion informatique.
Plus préoccupant encore, un appareil connecté mal sécurisé peut parfois servir de point d'entrée vers d'autres équipements présents sur le même réseau. Le problème n'est donc pas uniquement de perdre son café du matin, mais de découvrir qu'un objet apparemment anodin peut compromettre la sécurité d'un environnement beaucoup plus vaste.
Les voitures constituent un exemple encore plus spectaculaire. Dès 2015, deux chercheurs américains, Charlie Miller et Chris Valasek, avaient démontré qu'il était possible de prendre à distance le contrôle de certaines fonctions d'une Jeep Cherokee. En exploitant des vulnérabilités de son système connecté, ils avaient notamment réussi à intervenir sur la transmission et, dans certaines conditions, sur des mécanismes liés au freinage et à la direction.
Cette démonstration avait contribué au rappel d'environ 1,4 million de véhicules par Fiat Chrysler. Il ne s'agissait évidemment pas de montrer que n'importe quel pirate pouvait contrôler n'importe quelle voiture, mais de prouver qu'une vulnérabilité informatique pouvait avoir des conséquences directes sur la sécurité physique de ses occupants.
Aujourd'hui, les véhicules disposent de toujours plus de calculateurs, de connexions permanentes et de fonctionnalités pilotées par logiciel. Certaines fonctions peuvent être modifiées à distance par les constructeurs et des services deviennent parfois dépendants d'abonnements.
La question n'est plus simplement de savoir si nos données de conduite peuvent être volées, mais aussi de comprendre jusqu'où une compromission informatique pourrait influencer le comportement d'un véhicule.
Regardons maintenant ce qui se passe dans nos maisons. Les volets sont électriques, le chauffage est piloté depuis un smartphone, les caméras surveillent les pièces et les serrures peuvent être commandées à distance. Nous avons transformé nos habitations en véritables systèmes informatiques, souvent sans en avoir pleinement conscience.
Mais que se passe-t-il lorsqu'une panne électrique survient ? Le routeur Internet s'arrête, les commandes vocales ne répondent plus et certains équipements deviennent impossibles à piloter. Des volets peuvent rester bloqués, certaines portes motorisées nécessitent une procédure de déverrouillage manuel et des systèmes de chauffage perdent leurs fonctions de régulation à distance. Tous les équipements ne réagissent évidemment pas de la même manière et certains disposent de batteries ou de commandes de secours.
Mais le paradoxe est frappant : nous avons parfois remplacé des dispositifs simples et autonomes par des systèmes qui nécessitent de l'électricité, une connexion Internet, des logiciels et parfois même des serveurs situés à l'autre bout du monde. Une panne de réseau peut ainsi suffire à nous priver de fonctions que nous considérions autrefois comme élémentaires.
Plus étonnant encore, nous acceptons désormais de déléguer une partie du contrôle de nos habitations à des entreprises privées. Amazon a notamment développé, avec son service Amazon Key, des solutions permettant à des livreurs autorisés d'accéder temporairement à certains garages connectés ou aux parties communes d'immeubles pour y déposer des colis.
Le dispositif est encadré par des mécanismes d'autorisation, mais il révèle une évolution considérable de notre rapport à la propriété. Hier, ouvrir une porte nécessitait une clé détenue par son propriétaire ou une personne de confiance. Aujourd'hui, l'accès peut dépendre d'une application, d'un système informatique et d'une entreprise extérieure.
La question n'est pas de prétendre que ces dispositifs seraient systématiquement dangereux, mais de comprendre ce que nous acceptons progressivement : pour gagner quelques minutes de confort, nous déléguons à des tiers des fonctions qui relevaient autrefois exclusivement de notre contrôle. Et lorsque ces systèmes sont victimes d'une panne, d'une erreur de configuration ou d'une cyberattaque, les conséquences peuvent devenir très concrètes.
Mais le véritable danger apparaît lorsque nous quittons nos maisons et nos voitures pour regarder les infrastructures essentielles au fonctionnement d'un pays. L'eau potable, l'électricité, le gaz, les transports ou encore les télécommunications reposent de plus en plus sur des équipements connectés, des capteurs et des systèmes de commande à distance.
L'actualité nous rappelle régulièrement leur vulnérabilité. En octobre 2026, ENGIE a ainsi été associé en France à un incident de cybersécurité concernant des données de clients détenues par un prestataire. Il ne s'agissait pas, selon les informations disponibles, d'une prise de contrôle de ses installations énergétiques. Mais l'exemple illustre la multiplication des dépendances informatiques, y compris chez les grands acteurs de secteurs essentiels.
Plus préoccupant encore, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a déjà documenté des intrusions dans des installations françaises de production d'énergie et de gestion de l'eau. Dans un cas, des pirates ont même réussi à interrompre pendant plusieurs heures le fonctionnement d'un parc éolien. Imaginons maintenant que des attaques similaires soient coordonnées contre des stations de pompage, des installations électriques ou des systèmes industriels.
Les conséquences pourraient rapidement dépasser la simple perte financière : difficultés d'approvisionnement en eau, perturbations énergétiques, interruption des transports, désorganisation des hôpitaux et des communications. Une telle attaque généralisée reste un scénario hypothétique, mais les vulnérabilités sur lesquelles elle pourrait s'appuyer sont bien réelles.
Nous parlons ici de systèmes dont dépend quotidiennement toute une population. La cybersécurité n'est donc plus seulement une question de protection des données ou de continuité informatique. Elle est devenue une composante de la sécurité nationale. Et à mesure que nous connectons davantage nos infrastructures, nous devons nous demander si nous renforçons suffisamment leur résilience pour éviter qu'une défaillance numérique ne se transforme en crise majeure pour le pays.
Cette dépendance est d'autant plus préoccupante qu'elle ne résulte pas uniquement des cyberattaques. Nous achetons désormais des objets dont nous sommes juridiquement propriétaires, mais dont certaines fonctionnalités dépendent du bon vouloir d'un fabricant, de la disponibilité de ses serveurs ou du maintien d'un abonnement.
Un appareil parfaitement fonctionnel sur le plan matériel peut perdre une partie de son utilité simplement parce qu'une entreprise décide d'arrêter un service. Un constructeur peut modifier certaines fonctionnalités logicielles d'un véhicule, une application peut cesser d'être compatible avec un téléphone et un équipement domestique peut ne plus recevoir de correctifs de sécurité.
Nous possédons toujours l'objet, mais nous ne maîtrisons plus nécessairement l'ensemble de son fonctionnement. Cette forme d'obsolescence numérique est particulièrement préoccupante lorsque les équipements concernés sont censés fonctionner pendant quinze ou vingt ans. Elle crée également une dépendance envers des entreprises étrangères qui contrôlent parfois des infrastructures techniques devenues essentielles à notre quotidien.
Il serait évidemment absurde de vouloir revenir en arrière ou de condamner la numérisation. Les technologies connectées permettent de réduire certaines consommations énergétiques, d'améliorer la maintenance, de détecter rapidement des anomalies et de simplifier notre quotidien. Le véritable problème n'est pas d'avoir connecté nos équipements, mais de l'avoir parfois fait sans réfléchir suffisamment à leur sécurité, à leur durée de vie et surtout à leur capacité à fonctionner indépendamment d'Internet.
Avant de connecter un appareil, nous devrions systématiquement nous poser quelques questions simples : peut-il continuer à fonctionner sans réseau ? Dispose-t-il d'une commande manuelle ? Que se passe-t-il si son fabricant disparaît ? Qui peut y accéder à distance ? Pendant combien de temps recevra-t-il des mises à jour de sécurité ? Et surtout, que se passerait-il si des milliers d'appareils identiques étaient compromis simultanément ? Ces questions devraient être aussi naturelles que celles que nous nous posons aujourd'hui sur la consommation énergétique ou la garantie d'un appareil.
Pendant des années, nous avons considéré la cybersécurité comme une affaire de spécialistes chargés de protéger les ordinateurs et les données. Cette vision est désormais dépassée. La cybersécurité concerne notre alimentation, notre logement, notre mobilité, notre économie et, plus largement, notre capacité à faire fonctionner un pays.
Mais au-delà de la cybersécurité, c'est notre rapport à la technologie qui mérite d'être interrogé. Le progrès ne devrait pas se mesurer uniquement au nombre d'objets connectés, à la sophistication des applications ou à la possibilité de commander sa maison depuis l'autre bout du monde. Il devrait aussi se mesurer à notre capacité à conserver le contrôle de ces technologies, y compris lorsqu'elles tombent en panne ou sont attaquées. Car une société qui ne sait plus fonctionner sans ses systèmes numériques devient nécessairement dépendante de leur disponibilité et de leur sécurité.
La véritable modernité ne consiste pas à connecter tout ce qui peut l'être, mais à concevoir des technologies capables de nous servir sans nous rendre totalement dépendants d'elles. Nous avons passé des décennies à rendre nos objets intelligents. Il est peut-être temps de nous demander si nous avons été suffisamment intelligents dans notre manière de les connecter.