Jeffrey Sachs : « L’Europe finira à la marge », coupée de la Russie et de la Chine
Coupée de la Russie, engagée dans une confrontation croissante avec la Chine et dépendante des États-Unis, l’Europe serait en train d’organiser sa propre marginalisation. L’économiste Jeffrey Sachs livre un réquisitoire féroce contre une stratégie qui, selon lui, condamne le continent à devenir la périphérie de l’Eurasie.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Jeffrey Sachs estime que l’Europe s’est « mise toute seule dans un coin » en se coupant de la Russie et de la Chine et dénonce son « vasselage » envers les États-Unis.
Et si l’Europe, à force de vouloir devenir une puissance géopolitique, était surtout en train d’organiser son propre déclassement ? C’est la thèse particulièrement sévère défendue par Jeffrey Sachs lors d’un échange consacré à la « Grande Eurasie ». Pour l’économiste américain, l’Union européenne a commis une erreur stratégique fondamentale : se couper progressivement de la Russie et de la Chine tout en liant toujours davantage son destin géopolitique aux États-Unis.
« L’Europe se retrouvera à la marge, à l’extrême ouest, coupée de ses partenaires commerciaux naturels, la Russie et la Chine, parce qu’elle s’est isolée toute seule », affirme Sachs. Elle finirait alors, poursuit-il, par découvrir que « les États-Unis ne sont pas du tout un ami ». Une formulation volontairement brutale, qui résume une thèse plus large : l’Europe aurait confondu depuis plusieurs années solidarité atlantique et intérêt stratégique propre.
« L’Europe s’est mise toute seule dans un coin »
Dans la lecture de Sachs, la géographie devrait imposer une évidence que la politique européenne aurait oubliée. L’Europe constitue l'extrémité occidentale de l'immense ensemble eurasiatique. Son intérêt de long terme serait donc de conserver des relations économiques importantes aussi bien vers l'ouest, avec l'Amérique du Nord, que vers l'est, avec les grandes puissances asiatiques et la Russie.
Or, selon lui, c'est exactement le contraire qui s'est produit. La rupture avec Moscou depuis la guerre en Ukraine, les tensions commerciales et stratégiques croissantes avec Pékin et l'alignement sécuritaire sur Washington auraient progressivement enfermé le continent dans une position périphérique. « Elle s'est mise toute seule dans un coin », résume-t-il, accusant les Européens d'« ingénuité » et même d'une forme de « vasselage corrompu » envers les États-Unis.
Sachs invoque à ce propos Zbigniew Brzezinski, l'ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter et l'un des grands théoriciens américains de la géopolitique eurasiatique. Selon lui, les Européens devraient relire ces textes : ils y découvriraient qu'ils étaient déjà envisagés il y a trente ans comme des « vassaux » de la puissance américaine. « Aujourd'hui, ils le sont encore davantage », tranche l'économiste.
L’Europe est-elle en train de confondre puissance et isolement ?
Le propos est polémique, mais la question qu'il soulève mérite mieux qu'un haussement d'épaules. L'Europe cherche simultanément à réduire ses dépendances, renforcer sa défense, se protéger de la concurrence chinoise, maintenir son alliance avec Washington et préserver une industrie confrontée à des coûts énergétiques et réglementaires considérables. Chacun de ces objectifs peut se défendre séparément. Leur combinaison pose néanmoins une question autrement plus difficile : avec qui l'Europe entend-elle commercer, produire et construire sa puissance dans vingt ans ?
C'est précisément là que Sachs renverse le raisonnement européen dominant. Là où Bruxelles présente généralement la réduction des dépendances envers Moscou et Pékin comme une condition de sa souveraineté, l'économiste y voit le risque inverse : celui d'une Europe qui se détache d'une partie de son environnement continental sans acquérir pour autant une véritable autonomie vis-à-vis des États-Unis.
La formule des « partenaires commerciaux naturels » employée pour désigner la Russie et la Chine doit évidemment être comprise comme une thèse géopolitique de Sachs, et non comme une évidence économique. L'Union européenne conserve des liens commerciaux considérables avec les États-Unis et n'a nullement cessé de commercer avec la Chine. Mais la question posée demeure : une Europe qui réduit ses relations avec plusieurs grandes puissances eurasiatiques devient-elle plus souveraine, ou simplement davantage dépendante du pilier américain ?
Des trains qui fonctionnent mal, des dirigeants qui parlent de guerre
Sachs pousse ensuite son réquisitoire sur le terrain intérieur. Les sociétés occidentales, affirme-t-il, « souffrent », se divisent et voient leurs infrastructures se dégrader. Il cite les États-Unis, mais également l'Europe, autrefois capable selon lui de maintenir des standards supérieurs. Il évoque même les difficultés des trains allemands, tout en reconnaissant ne pas les avoir empruntés récemment et rapporter ce qu'on lui en a dit.
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