« Nous sommes absents pratiquement partout » : Jean Tirole dresse un constat sévère sur l’Europe
Le prix Nobel d’économie Jean Tirole dresse un constat particulièrement sévère du décrochage européen. Retard dans l’IA, faiblesse dans les semi-conducteurs, mauvais choix d’investissement : selon lui, l’Europe continue de débattre du court terme alors que sa puissance économique s’érode face aux États-Unis et à la Chine.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Jean Tirole alerte sur le décrochage européen face aux États-Unis et à la Chine : retard dans l’IA, faiblesse dans les semi-conducteurs et sous-investissement dans les technologies stratégiques.
« On déplace des transats pendant que le Titanic est en train de couler. » L’image choisie par Jean Tirole sur RTL a le mérite de ne laisser guère de place à l’ambiguïté. Pour le prix Nobel d’économie 2014, l’Europe ne souffre plus seulement d’un ralentissement conjoncturel ou de quelques erreurs de politique industrielle : elle risque de manquer les secteurs qui détermineront à la fois la prospérité et la puissance des prochaines décennies.
L’économiste, qui publie avec Karine Van Der Straeten Économie du désordre mondial, reproche aux dirigeants européens d’avoir enfermé le débat économique dans le court terme. « Quand on voit les dernières élections, c’était : est-ce qu’on va augmenter le salaire d’un tel, diminuer la retraite d’un tel… C’est important mais ce n’est pas à la hauteur du moment », explique-t-il. À ses yeux, la question essentielle est désormais celle de l’investissement dans « l’avenir de nos enfants », alors que la structure même de l’économie mondiale est en train de changer.
Une Europe restée dans la « mid-tech »
Le diagnostic de Jean Tirole repose d’abord sur la mauvaise allocation de la recherche et de l’investissement européens. Selon lui, environ un tiers de la recherche et développement privée européenne concerne l’automobile, tandis que les États-Unis consacrent l’essentiel de leurs efforts à la technologie. Il estime ainsi que 85 % de la R&D américaine se concentre dans la tech.
Ce déséquilibre n’a rien d’anodin. L’automobile demeure évidemment une industrie stratégique, mais l’Europe a concentré une part considérable de ses ressources sur des secteurs que Tirole qualifie de « mid-tech », tandis que les États-Unis accumulaient les positions dominantes dans le numérique, le cloud, les logiciels et désormais l’intelligence artificielle.
Le résultat est brutal : dans l’IA, l’Europe est « très en retard ». Jean Tirole espère encore que Mistral puisse contribuer à réduire l’écart, mais son constat dépasse de très loin le destin d’une seule entreprise française.
« Absents pratiquement partout »
La formule la plus inquiétante de son intervention concerne probablement l’ensemble de la chaîne technologique. « Nous sommes absents pratiquement partout », juge Jean Tirole, qui cite notamment les semi-conducteurs et les investissements industriels que l’Europe n’a pas réalisés à temps.
Le problème tient aussi au type d’activités que les économies européennes ont cherché à préserver. Selon lui, le continent s’est concentré sur des emplois plus facilement substituables, soumis à une concurrence directe sur les salaires et sur le coût de l’énergie, deux domaines dans lesquels l’Europe ne dispose précisément pas d’un avantage évident.
Pendant ce temps, les technologies à forte valeur ajoutée sont devenues le cœur de la puissance économique américaine et chinoise. Le retard n’affecte donc plus seulement la croissance : il touche désormais directement l’autonomie stratégique des États européens.
Quand la dépendance économique devient dépendance politique
Jean Tirole insiste sur ce point : dans le nouvel ordre mondial, posséder les technologies décisives signifie disposer d’un moyen de pression. Il cite l’intelligence artificielle mais également la santé. Si les États-Unis ou la Chine contrôlent certaines technologies ou certains produits essentiels, ils peuvent un jour décider de restreindre leur accès.
« On a besoin d’une monnaie d’échange », prévient-il. Une puissance économique incapable de produire les technologies dont elle dépend ne dispose plus seulement d’un problème commercial ; elle perd aussi une partie de sa liberté politique.
C’est l’une des faiblesses les plus profondes du modèle européen actuel. Le continent demeure un immense marché de consommateurs, dispose encore d’entreprises remarquables et produit des normes qui influencent le reste du monde, mais il peine davantage à faire émerger les entreprises capables de contrôler les technologies nouvelles.
Réguler ce que les autres inventent
Jean Tirole ne rejette pas la régulation de l’intelligence artificielle. Il considère même qu’elle est nécessaire. Mais il souligne simultanément une difficulté que l’Europe semble parfois oublier : une réglementation n’a de portée stratégique que si celui qui la produit conserve lui-même une place dans la technologie concernée.
Or les États-Unis et la Chine ne paraissent pas, selon lui, disposés aujourd’hui à accepter une véritable régulation internationale de l’IA. L’Europe risque donc de se retrouver dans une situation paradoxale : vouloir encadrer avec précision une révolution industrielle dont les principaux outils, infrastructures et entreprises seraient développés ailleurs.
Cette situation résume une partie du malaise européen. Le continent a souvent excellé dans l’établissement de règles communes, la protection des consommateurs et la définition de standards. Mais cette réussite réglementaire devient moins impressionnante lorsque les entreprises soumises à ces règles sont de plus en plus américaines ou asiatiques.
Une politique réduite à la répartition
La critique de Jean Tirole devient plus politique lorsqu’il décrit des élections dominées par la question de savoir « si on va augmenter le salaire d’un tel » ou « diminuer la retraite d’un tel ». Il ne nie pas l’importance de ces débats, mais estime qu’ils occupent désormais une place disproportionnée par rapport aux questions d’investissement, d’innovation et de croissance.
L’Europe donne ainsi parfois l’impression de consacrer une énergie considérable à discuter de la répartition de la richesse alors qu’elle s’interroge beaucoup moins sur les conditions permettant de continuer à la produire. L’éducation, la recherche, la science, les technologies de rupture ou les infrastructures nécessitent pourtant des investissements dont les effets ne sont visibles qu’après plusieurs années, précisément au-delà du calendrier électoral immédiat.
Pour Jean Tirole, ce biais en faveur du présent est devenu l’une des grandes fragilités européennes. La dette constitue elle-même une « bombe à retardement », mais elle n’est pas la seule : le sous-investissement dans l’éducation, la science et la technologie en est une autre.
Le problème n’est plus seulement économique
L’image du Titanic peut sembler excessive. Le diagnostic qu’elle accompagne l’est beaucoup moins. L’Europe a longtemps pu compenser une croissance plus faible par son immense marché intérieur, son niveau de vie élevé, ses infrastructures et sa stabilité institutionnelle. Mais le déplacement de la puissance mondiale vers les technologies avancées rend cette stratégie beaucoup plus difficile à tenir.
L’intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou les biotechnologies ne sont pas seulement de nouvelles branches économiques. Elles déterminent désormais la productivité, la défense, la santé, le renseignement et la capacité d’un État à agir indépendamment.
Si Jean Tirole a raison, le décrochage européen n’est donc plus seulement une question de quelques dixièmes de croissance. Il pose une question beaucoup plus brutale : combien de temps un continent peut-il prétendre rester une grande puissance politique lorsqu’il devient dépendant des autres pour les technologies qui organisent sa propre économie ?
L’Europe a longtemps cru que la taille de son marché et la force de ses normes lui permettraient de peser durablement face aux grandes puissances. Le message du prix Nobel français est précisément que cette époque pourrait toucher à sa fin. On peut réglementer une technologie, taxer ses acteurs et en protéger les utilisateurs ; encore faut-il, à un moment ou à un autre, être capable de la produire.