Immigration, sécurité, intégration : pourquoi laisser ces sujets à l’extrême droite ? (carte blanche)
Face à la progression des partis radicaux en Europe, dénoncer ne suffit pas. Immigration, sécurité ou intégration ne doivent pas devenir des sujets interdits : refuser les réponses des extrêmes ne dispense pas les démocrates de répondre aux problèmes qui nourrissent leur progression. Carte blanche de Marcela Gori.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Face à la progression de la droite radicale en Europe, Marcela Gori défend une idée : combattre les extrêmes ne doit pas conduire à leur abandonner les questions d’immigration, de sécurité ou d’intégration.
Vous avez vu ce qui se passe en Allemagne ? Lors des dernières élections, l’AfD (Alternative für Deutschland, ce qui se traduit en français par « Alternative pour l’Allemagne ») s’est progressivement installée comme une force politique majeure. La montée d’un parti d’extrême droite doit tous nous inquiéter. Et ce qui devrait également nous inquiéter, c’est la pauvreté des débats et des réactions face à cette situation : on s’inquiète pour la démocratie, on dénonce la radicalisation du débat public, on cherche comment renforcer les barrages politiques, on dénigre les électeurs, mais une question est rarement posée : pourquoi ? Pourquoi des millions de personnes en Europe votent désormais pour un parti de droite radicale (Allemagne, Suède, Finlande, Italie, France, Espagne…)
Soyons clairs : certaines positions et déclarations de l’AfD sont clairement radicales et parfaitement contraires à ma conception d’une société libérale. Mais derrière un vote radical, il n’y a pas nécessairement un électeur radical. Penser le contraire nous empêche probablement de comprendre une partie du problème auquel nous faisons face.
Oui, il faut oser aborder tous les sujets.
L’histoire politique française nous donne d’ailleurs un exemple assez fascinant. Vous vous souvenez du 21 avril 2002 ? Jean-Marie Le Pen arrive au second tour de l’élection présidentielle et provoque un véritable séisme politique. Deux semaines plus tard, Jacques Chirac est élu avec plus de 82 % des suffrages, dans ce qui constitue probablement l’un des barrages électoraux les plus impressionnants de l’histoire politique française récente. On aurait pu croire le Front national politiquement enterré ; au final, il changera de nom et le père laissera la main à sa fille, Marine.
Je suis pour le cordon sanitaire avec les extrémistes, qui qu’ils soient (gauche, droite, religieux…). Mais empêcher un parti d’exercer le pouvoir ne doit pas éluder le fait de comprendre pourquoi les citoyens votent pour lui.
Et nous avons trop longtemps mis un voile sur cette question. Souvenez-vous des débats des années 90 où certains sujets ont été tellement associés à l’extrême droite qu’en parler devenait presque suspect. Immigration, intégration, sécurité, identité, frontières : combien de fois avons-nous entendu qu’aborder certaines de ces questions revenait à « faire le jeu de l’extrême droite » ou à « afficher son racisme » ?
Abandonner un sujet à ses adversaires simplement parce qu’ils en parlent est une erreur politique profonde. Oui, il faut oser aborder tous les sujets.
Si l’extrême droite parle d’immigration, cela ne signifie pas que toute politique migratoire ferme devient d’extrême droite. Si elle parle de sécurité, cela ne signifie pas que demander davantage de policiers ou des sanctions effectivement exécutées devient radical. Et si elle parle d’intégration, cela ne signifie pas qu’exiger de celui qui s’installe durablement dans notre pays qu’il apprenne une langue nationale, respecte nos lois, l’égalité entre les femmes et les hommes ou la liberté d’expression devient soudainement une atteinte à ses droits.
Pas de monopole thématique pour l’extrême droite.
C’est même exactement l’inverse. Une démocratie doit pouvoir traiter ces questions avec suffisamment de sérieux pour ne pas en laisser le monopole à ceux qui proposent les réponses les plus radicales.
John Stuart Mill expliquait déjà au XIXe siècle qu’une société libre devait accepter la confrontation des idées plutôt que chercher à les faire disparaître. On pourrait appliquer une logique assez similaire à la politique : ce n’est pas parce qu’une mauvaise réponse est apportée à un problème que le problème lui-même cesse d’exister.
Alors posons-nous une question toute simple : voulons-nous réellement laisser ces sujets aux extrêmes ? Personnellement, je refuse ce choix.
Je peux parfaitement considérer que l’immigration a enrichi notre pays (j’en suis moi-même issue, tout comme le père de mes 3 enfants), défendre une immigration légale dont notre économie a besoin et vouloir que la Belgique protège ceux qui remplissent les conditions pour bénéficier de l’asile, tout en estimant qu’un État doit savoir qui entre sur son territoire et faire exécuter ses décisions lorsque quelqu’un n’a plus le droit d’y séjourner. Je peux défendre une société ouverte tout en considérant que celui qui choisit de s’y installer durablement doit également faire sa part du chemin.
Il en va de même pour la sécurité. À Bruxelles, les premières victimes du trafic de drogue, des fusillades ou de la dégradation de certains quartiers ne sont pas ceux qui réclament davantage de fermeté depuis leur salon, mais les habitants qui y vivent, les commerçants qui y travaillent et les familles qui n’ont pas nécessairement les moyens de partir. C’est aussi pour cela que je n’ai jamais compris pourquoi l’autorité était si souvent opposée à la justice sociale : lorsque l’État abandonne un quartier, ce sont rarement les plus riches qui en paient le prix.
Voilà, à mon sens, ce que nous devrions retenir de la progression actuelle des partis radicaux en Europe. Il ne s’agit ni de banaliser leurs idées, ni de les copier, mais d’éviter de leur offrir le monopole de sujets qui préoccupent une partie de la population.
Un cordon sanitaire peut être dressé autour d’un parti. Il ne peut pas être dressé autour d’un problème. Et peut-être que la meilleure manière de faire reculer les extrêmes consiste précisément à ne plus leur laisser autant de place.