Samuel Fitoussi : « L'intelligence sert souvent à rationaliser les erreurs à la mode »
Pourquoi des penseurs parmi les plus brillants du XXe siècle ont-ils pu défendre l’URSS, la Chine maoïste ou fermer les yeux sur des régimes autoritaires ? Dans cet entretien exclusif accordé à 21News, Samuel Fitoussi décrypte les mécanismes psychologiques, sociaux et intellectuels qui conduisent les élites à préférer leurs certitudes à la réalité.
Publié par Harrison du Bus
• Mis à jour le
Résumé de l'article
Samuel Fitoussi analyse les mécanismes qui conduisent les intellectuels à persévérer dans l’erreur, de Sartre à Simone de Beauvoir, entre conformisme social, aveuglement idéologique et refus de la réalité.
Dans Pourquoi les intellectuels se trompent, l'essayiste Samuel Fitoussi s'attaque à une idée reçue : l'intelligence ne protège pas de l'erreur. Au contraire, elle permet parfois de mieux la justifier. De Sartre à Simone de Beauvoir, du communisme aux biais cognitifs, il analyse les mécanismes qui conduisent certains intellectuels à défendre des idées fausses avec une remarquable assurance.
21News : Votre livre part d'un paradoxe dérangeant : les intellectuels les plus brillants peuvent parfois se tromper spectaculairement. Pourquoi ?
Samuel Fitoussi : Parce que l'intelligence ne sert pas seulement à découvrir la vérité. Les travaux récents en sciences cognitives (je pense notamment à Hugo Mercier et Dan Sperber) suggèrent que la raison a une double fonction : nous aider à former des croyances valides, mais aussi nous permettre de marquer des points sociaux, de soigner notre réputation, de défendre notre position dans un groupe. Or, souvent, lorsque ces deux fonctions entrent en conflit, c'est la seconde qui l'emporte. Nous mettons alors, inconsciemment, notre intelligence au service de la défense acharnée des conclusions auxquelles nous tenons.
Par conséquent, plus une idée est absurde, plus il faut d'ingéniosité pour la justifier et plus ce sont les esprits brillants qui y adhèrent : seuls eux disposent des ressources rhétoriques et intellectuelles pour y parvenir. Aron disait de Sartre qu'il avait utilisé sa virtuosité dialectique pour justifier l'injustifiable. C'est aussi pourquoi les intellectuels changent parfois moins facilement d'avis que les autres : ils trouvent toujours un nouvel argument pour « sauver » leurs croyances d’une réfutation par la réalité. Autrement dit, lorsqu’un intellectuel se trompe, il a les moyens de persévérer dans son erreur.
21News : Vous utilisez une analogie étonnante entre les croyances politiques et le goût du sucre. Que voulez-vous montrer ?
Samuel Fitoussi : Pourquoi est-il si dur de résister à un paquet de bonbons Haribo ? Parce que nous les trouvons délicieux ; en manger procure du plaisir. Mais pourquoi cela procure-t-il du plaisir ? Parce que, dans le passé, les individus qui aimaient les aliments riches en sucre stockaient plus facilement des calories et survivaient mieux aux périodes de disette. D’un point de vue évolutif, nous aimons le sucre parce que le sucre donnait à nos ancêtres un avantage sélectif.
Pour continuer la lecture, abonnez-vous ou utilisez un crédit.
Déjà abonné(e) ? Se connecter