59 % de la droite libérale-conservatrice peut envisager Marine Le Pen
Une étude de Cluster17 pour Terra Nova révèle une transformation profonde de l’électorat de droite : 59 % des électeurs libéraux-conservateurs peuvent désormais envisager de voter Marine Le Pen et seuls 22 % l’excluent. Le RN ne séduit plus seulement aux marges : il concurrence directement la droite traditionnelle.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Selon une étude Cluster17 pour Terra Nova, 59 % des électeurs de la droite libérale-conservatrice peuvent envisager Marine Le Pen. Une porosité croissante qui menace directement Bruno Retailleau.
Sommaire
- La droite nationaliste, premier bassin électoral
- 59 % peuvent envisager Marine Le Pen
- Retailleau reste populaire, mais n’a plus le monopole
- Marine Le Pen et Mélenchon : une différence décisive
- Le centre résiste encore
- Le RN n’est plus nécessairement « ailleurs »
- Le vieux réflexe anti-RN s’affaiblit à droite
La frontière n’a pas disparu. Mais elle ne ressemble plus beaucoup au mur qu’elle fut autrefois. À neuf mois de l’élection présidentielle, une étude de Cluster17 réalisée pour le think tank progressiste Terra Nova met en évidence une transformation profonde de l’électorat de droite : Marine Le Pen n’y apparaît plus comme une candidature extérieure à son espace politique.
Parmi les électeurs appartenant à ce que l’étude appelle la « droite libérale-conservatrice », 59 % peuvent désormais envisager de voter pour la candidate du Rassemblement national. Seuls 22 % considèrent au contraire qu’un vote Marine Le Pen est impossible.
Plus significatif encore : lorsqu’ils doivent effectivement choisir un candidat dans les configurations de premier tour testées, près de quatre électeurs sur dix de cet espace déclarent déjà une intention de vote en faveur de Marine Le Pen.
Le RN n’a donc plus seulement pour enjeu de convaincre les électeurs de droite de franchir une frontière. Cette frontière est elle-même devenue poreuse.
La droite nationaliste, premier bassin électoral
L’étude, menée du 22 au 24 juillet auprès d’un échantillon de 1.506 personnes représentatif de la population française, ne mesure pas seulement les intentions de vote du moment. Cluster17 cherche à déterminer l’ensemble des choix qu’un électeur considère comme suffisamment acceptables pour pouvoir envisager d’y porter son suffrage.
Les auteurs identifient ainsi cinq grands bassins électoraux : gauche radicale, gauche sociale-écologiste, centre, droite libérale-conservatrice et droite nationaliste.
Cette dernière constitue aujourd’hui le plus vaste de ces espaces. Cluster17 y rattache 27 % de l’électorat, contre 18 % à la droite libérale-conservatrice, 18 % au centre, 18 % à la gauche radicale et 17 % à la gauche sociale-écologiste.
Mais l’un des enseignements les plus intéressants de l’étude réside moins dans la taille de ces bassins que dans la porosité de leurs frontières.
Les électeurs ne passent presque jamais d’un extrême à l’autre de l’échiquier. Les déplacements potentiels s’effectuent principalement entre formations voisines : de LFI vers les Écologistes, des Écologistes vers le PS, du PS vers le centre, du centre vers LR, de LR vers le RN, puis du RN vers Reconquête.
La mobilité électorale existe. Mais elle est, selon les termes de l’étude, une « mobilité de voisinage ». Et c’est précisément sur sa frontière avec la droite traditionnelle que Marine Le Pen dispose d’un avantage considérable.
59 % peuvent envisager Marine Le Pen
Dans son propre bassin, celui de la droite nationaliste, la candidate du RN dispose d’un ancrage presque total : 93 % des électeurs peuvent envisager de voter pour elle. Près de huit sur dix déclarent déjà une intention de vote en sa faveur. Mais Marine Le Pen déborde très largement de ce socle.
Dans la droite libérale-conservatrice, 59 % des électeurs peuvent envisager sa candidature et 22 % seulement affirment qu’il leur serait impossible de voter pour elle. Et cette ouverture n’est déjà plus seulement théorique. Près de quatre électeurs sur dix de cet espace déclarent actuellement une intention de vote en faveur de Marine Le Pen.
C’est ce qui conduit Cluster17 à parler d’une « frontière plus ouverte » entre Marine Le Pen et la droite libérale-conservatrice et d’un « espace d’élargissement substantiel » au sein de la droite traditionnelle. Le chiffre de 59 % ne signifie pas que six électeurs de droite sur dix voteront Marine Le Pen en 2027. Il signifie quelque chose de différent, et politiquement peut-être plus profond : pour une majorité d’entre eux, elle appartient désormais au champ des candidatures possibles.
Retailleau reste populaire, mais n’a plus le monopole
Le résultat pourrait sembler traduire un rejet de Bruno Retailleau par la droite traditionnelle. Ce n’est pas ce que montre l’étude. Bien au contraire. Dans le bassin libéral-conservateur, 78 % des électeurs peuvent envisager de voter pour le candidat LR et seulement 3 % considèrent sa candidature comme impossible.
Retailleau demeure donc très fortement compatible avec son électorat naturel. Son problème est ailleurs. Cette même population qui peut massivement envisager sa candidature est également majoritairement disposée à envisager celle de Marine Le Pen.
Le candidat LR n’est pas rejeté. Il est concurrencé sur un terrain qui, autrefois, aurait dû lui appartenir beaucoup plus naturellement. Et Marine Le Pen y recueille déjà près de quatre intentions de vote sur dix.
Le problème de Retailleau n’est donc plus seulement de convaincre les électeurs de droite de rester chez LR. Il doit leur expliquer pourquoi ils ne devraient pas voter pour une candidate qu’ils sont de plus en plus nombreux à considérer comme appartenant au même espace de choix.
Marine Le Pen et Mélenchon : une différence décisive
La comparaison avec Jean-Luc Mélenchon permet de mesurer l’avantage dont dispose Marine Le Pen. Le candidat de La France insoumise bénéficie lui aussi d’un ancrage exceptionnellement puissant dans son camp.
Dans le bassin de la gauche radicale, 98 % des électeurs peuvent envisager de voter pour lui. Mais dès qu’il cherche à sortir de cet espace, les frontières se referment rapidement.
Dans la gauche sociale-écologiste voisine, 38 % peuvent encore envisager sa candidature et 33 % la considèrent déjà comme impossible.
Au-delà, le mur devient presque infranchissable : 84 % des électeurs centristes, 94 % de la droite libérale-conservatrice et 93 % de la droite nationaliste excluent un vote Mélenchon.
Marine Le Pen se trouve dans une configuration différente. Elle domine presque autant son bassin naturel, avec 93 % de potentiel de vote, mais bénéficie immédiatement à côté d’elle d’un espace beaucoup plus perméable.
C’est ce que souligne explicitement Cluster17 : les deux candidats rencontrent un rejet massif à l’extrémité opposée de l’échiquier, mais Marine Le Pen bénéficie d’une « frontière immédiate plus perméable » avec la droite traditionnelle.
Elle possède donc ce dont Mélenchon manque davantage : un important territoire électoral voisin dans lequel chercher les voix nécessaires à son élargissement.
Le centre résiste encore
Cette progression rencontre néanmoins une frontière. Au centre, Marine Le Pen reste nettement minoritaire dans le champ des possibles. Seuls 21 % des électeurs centristes peuvent envisager de voter pour elle, tandis que 57 % considèrent sa candidature comme impossible.
Dans les deux bassins de gauche, le verrou est encore beaucoup plus solide : près de neuf électeurs sur dix excluent un vote en faveur de la candidate du RN.
Marine Le Pen n’est donc nullement devenue une candidate transversale susceptible de recruter indifféremment dans toutes les parties de l’électorat. Son potentiel d’élargissement possède au contraire une direction très précise. Il se trouve à droite. Et c’est précisément ce qui rend la situation périlleuse pour LR.
Le RN n’est plus nécessairement « ailleurs »
Pendant des décennies, une partie de l’efficacité du cordon sanitaire reposait sur une frontière psychologique autant que politique.
On pouvait appartenir à une droite très conservatrice sur l’immigration, l’autorité ou l’identité et considérer néanmoins le vote Front national, puis Rassemblement national, comme appartenant à une autre famille.
Ce caractère infranchissable s’est considérablement affaibli. L’étude de Cluster17 ne permet pas d’affirmer que les électeurs de LR seraient devenus des électeurs RN. Elle montre quelque chose de plus précis : une majorité des électeurs appartenant à l’espace libéral-conservateur ne considère plus Marine Le Pen comme une candidature impossible.
C’est une différence essentielle. Il n’est pas nécessaire que l’électeur LR devienne militant du Rassemblement national. Il n’est même pas nécessaire que Marine Le Pen constitue son premier choix. Il suffit, pour transformer profondément la compétition à droite, qu’elle cesse d’être un choix interdit.
Le vieux réflexe anti-RN s’affaiblit à droite
Le vieux réflexe anti-RN ne disparaît donc pas partout. Les deux espaces de gauche demeurent presque entièrement fermés à Marine Le Pen et le centre lui reste largement hostile. Mais la frontière décisive pour 2027 est ailleurs. Elle sépare la droite nationaliste de la droite libérale-conservatrice. Et c’est précisément celle que Cluster17 décrit comme la plus perméable.
Marine Le Pen dispose déjà d’un bassin nationaliste considérable, dans lequel 93 % des électeurs peuvent envisager de voter pour elle. Elle peut désormais chercher son élargissement dans l’espace immédiatement voisin : 59 % des électeurs de la droite libérale-conservatrice peuvent envisager sa candidature, et près de quatre sur dix déclarent déjà une intention de vote en sa faveur.
C’est ce qui distingue notamment sa situation de celle de Jean-Luc Mélenchon. Tous deux dominent leur camp. Mais Marine Le Pen dispose, à sa frontière immédiate, d’un territoire électoral beaucoup plus ouvert.
Pour Bruno Retailleau, le problème est redoutable. Il ne suffit plus d’être le candidat naturel de la droite traditionnelle lorsque cette même droite considère de moins en moins Marine Le Pen comme un choix impossible.
Le RN n’a pas encore absorbé la droite classique. Mais il a déjà remporté une bataille essentielle : pour une majorité de cet électorat, voter Marine Le Pen est désormais une hypothèse envisageable.