Voile : Ségolène Royal invoque les émeutes, le Qatar et l’Arabie saoudite pour écarter l’interdiction
Interrogée sur la volonté du RN d’interdire le voile islamique, Ségolène Royal n’a guère discuté le fond de la proposition. Elle a surtout invoqué les « révoltes sociales », la réaction des pays arabes et même la pédocriminalité.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
Interrogée sur l’interdiction du voile voulue par le RN, Ségolène Royal invoque les risques d’émeutes, la réaction des pays arabes et même la pédocriminalité. Une réponse qui pose une question plus large : la France doit-elle renoncer à légiférer par peur du désordre ?
Il y avait beaucoup de réponses possibles à la proposition du Rassemblement national d’interdire le port du voile islamique dans l’espace public. On pouvait en contester la constitutionnalité, son efficacité, sa proportionnalité, sa faisabilité. On pouvait défendre la liberté religieuse ou soutenir, au contraire, une conception plus extensive de la neutralité dans l’espace commun.
Ségolène Royal a choisi une tout autre réponse. Interrogée mercredi matin par Apolline de Malherbe sur RMC, l’ancienne candidate socialiste à l’Élysée a immédiatement posé une question : « Est-ce que c’est bon pour le pays ? »
Puis elle a imaginé la scène d’une mère voilée, conduisant son enfant à l’école et verbalisée pour avoir porté son foulard.
Et elle en a tiré cette conséquence : « D’abord il y aura des révoltes sociales dans les quartiers. » Voilà donc le premier argument.
Non pas qu’une interdiction serait juridiquement impossible ou moralement injustifiée, mais qu’elle risquerait de provoquer une révolte.
🔴 Ségolène Royal sur l'interdiction du voile islamiste : "Il y aura des révoltes sociales dans les quartiers !"
— French Carcan (@FrenchCarcan) September 2, 2026
✅ "Je préfère une femme qui a un foulard sur la tête et qui garde mes… euh, des enfants, qu'un pédophile." Et ni l'une ni l'autre c'est impossible @RoyalSegolene ?… pic.twitter.com/6MdXjkKA2N
Quand la menace du désordre devient un argument
Le raisonnement pose une question démocratique beaucoup plus large que celle du voile. Une démocratie doit-elle renoncer à adopter une loi parce que certains de ceux auxquels elle s’applique pourraient se soulever contre elle ?
Naturellement, gouverner impose de prévoir les conséquences de ses décisions. Aucune politique sérieuse ne s’élabore dans l’abstraction. Une loi matériellement inapplicable ou susceptible de produire davantage de désordre qu’elle n’en résout mérite d’être interrogée.
Mais il existe une frontière. Lorsque la possibilité même d’émeutes devient un motif permettant d’écarter une décision avant même d’en discuter le principe, le risque est de transformer la menace du désordre en droit de veto politique.
Jean-Philippe Tanguy répondait déjà hier à cet argument en substance : si la question du voile est devenue tellement épidermique qu’une majorité parlementaire ne pourrait plus légiférer sans craindre des émeutes, alors le problème est peut-être plus grave encore que le débat initial.
L’objection mérite au moins d’être entendue. Car une démocratie n’est pas uniquement un exercice permanent de calcul du niveau d’exaspération tolérable.
Elle suppose aussi qu’après la discussion, le vote et le contrôle du juge, la décision commune puisse être appliquée, y compris lorsqu’elle déplaît à ceux qui ont perdu la bataille politique.
Et que penseront le Qatar et l’Arabie saoudite ?
Ségolène Royal poursuit alors son raisonnement par un argument encore plus étonnant. Après les « révoltes sociales, viendrait, assure-t-elle, une levée de boucliers chez les pays arabes ».
Et l’ancienne ministre cite explicitement le Qatar, propriétaire du Paris Saint-Germain, ainsi que l’Arabie saoudite, dont la France recherche les investissements.
La question est surprenante. Les relations diplomatiques et économiques comptent évidemment dans la conduite d’un État. Aucun gouvernement ne peut prétendre évoluer dans un monde sans partenaires ni conséquences extérieures.
Mais depuis quand l’avis de Doha ou de Riyad constitue-t-il un critère permettant de déterminer ce que le Parlement français peut décider concernant les règles applicables sur son territoire ?
Pris au sérieux, l’argument conduit à une curieuse conception de la souveraineté : certaines décisions françaises devraient être abandonnées parce qu’elles pourraient froisser des puissances étrangères avec lesquelles Paris entretient des relations économiques.
Et il est difficile de ne pas voir combien un tel raisonnement nourrit précisément les inquiétudes de ceux qui dénoncent depuis des années l’influence politique, religieuse ou financière exercée depuis l’étranger sur les débats européens relatifs à l’islam.
« Des jeunes filles vont remettre le voile »
Troisième argument : une interdiction provoquerait une réaction de défi. « Des jeunes filles qui ne mettent pas le voile vont le remettre et vont faire des manifestations », prédit Ségolène Royal.
L’hypothèse n’est pas absurde en elle-même. Une interdiction peut provoquer une réaction identitaire et renforcer momentanément le comportement qu’elle cherche à faire disparaître.
Mais là encore, la logique mérite d’être poussée jusqu’à son terme. Une règle publique doit-elle être abandonnée chaque fois que sa transgression pourrait devenir un symbole de contestation ?
Si tel était le principe, toute minorité suffisamment mobilisée pourrait rendre une législation impossible en promettant simplement de la défier collectivement. La désobéissance deviendrait alors l’argument préalable contre la loi.
Puis arrive le pédocriminel
C’est à ce moment que l’entretien prend un tour franchement étrange. « Je préfère une femme qui a un foulard sur la tête et qui garde les enfants qu’un pédophile, pédocriminel », déclare Ségolène Royal. Certes. Mais qui avait proposé l’alternative ?
Apolline de Malherbe ne demandait pas s’il était préférable de confier un enfant à une femme voilée ou à un pédocriminel. Le Rassemblement national ne proposait pas davantage de remplacer les premières par les seconds.
La comparaison ne démontre donc rien. Elle permet simplement de placer le voile à côté d’un crime atroce afin de faire apparaître, par contraste, le premier comme dérisoire.
C’est un procédé rhétorique, pas un argument sur la liberté religieuse, la laïcité ou les limites que l’État peut imposer aux vêtements portés dans l’espace public.
La « paix sociale » comme politique
Ségolène Royal résume ensuite sa position d’une phrase : « Le RN est un facteur de révolte sociale et moi je veux incarner la paix sociale. »
C’est probablement là que se trouve le véritable sujet. Que signifie la paix sociale ? Si elle consiste à éviter que des Français s’affrontent, à rechercher le compromis et à empêcher une escalade inutile des tensions, l’ambition est difficilement contestable.
Mais elle peut aussi prendre une autre forme : renoncer à certaines décisions parce qu’on estime que ceux auxquels elles déplairont réagiront trop vivement. Ce n’est alors plus exactement la paix sociale. C’est la gestion permanente du risque de révolte.
Ne pas faire ceci parce que cela pourrait provoquer des manifestations. Ne pas dire cela parce que tel gouvernement étranger pourrait protester. Compenser une décision dans un sens par un geste dans l’autre pour maintenir la température du pays sous un seuil supportable. Le gouvernement devient alors une sorte de thermostat.
Gouverner n’est pas seulement calculer ce qui « passera »
Il serait évidemment absurde de prétendre qu’un gouvernement ne doit jamais mesurer les effets de ses décisions. Il le doit. Mais il doit d’abord être capable de répondre à une autre question : cette décision est-elle juste, légale et conforme à l’intérêt général ?
Ensuite seulement vient la question des moyens permettant de l’appliquer. Sinon, le risque est considérable.
Une société dans laquelle le groupe qui menace le plus fortement de se révolter obtient le plus sûrement gain de cause cesse progressivement de fonctionner selon la règle majoritaire pour fonctionner selon la capacité de nuisance.
On peut parfaitement conclure que l’interdiction générale du voile voulue par le RN est une mauvaise loi. Mais encore faut-il l’établir. Parce qu’elle violerait une liberté fondamentale ? Parce qu’elle serait disproportionnée ? Parce qu’elle serait juridiquement impossible ? Parce qu’elle créerait davantage de problèmes qu’elle n’en résoudrait ?
La réponse de Ségolène Royal, elle, revient pour une bonne part à dire autre chose : attention, ils pourraient se révolter, les pays arabes pourraient se fâcher et certaines jeunes femmes pourraient remettre le voile par défi.
Ce n’est peut-être pas la meilleure manière de rassurer ceux qui craignent précisément que la République ait commencé à définir les limites de son action en fonction de la réaction de ceux qui refusent ses décisions.