En vingt ans, les réseaux sociaux ont changé notre cerveau et notre société (carte blanche)
Marcela Gori, vice-présidente du CPAS d'Anderlecht, revient sur la transformation provoquée par les réseaux sociaux. Selon elle, les plateformes numériques sont devenues bien plus que des outils de communication. Elles façonnent désormais notre rapport au monde et à nous-mêmes.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Dans cette carte blanche, Marcela Gori analyse comment les réseaux sociaux ont progressivement transformé l’attention, les émotions et le fonctionnement même de nos sociétés en à peine vingt ans.
Vous avez vu, cette année, X (Twitter) fête ses 20 ans, et TikTok ses 10 ans. Dit comme cela, ça paraît presque anodin. Et pourtant, en à peine une génération, les réseaux sociaux sont devenus bien plus que des outils de communication. Ils sont devenus des éducateurs parallèles, et des fondateurs d’une nouvelle civilisation.
En vingt ans seulement, ils ont en effet profondément modifié notre rapport à l’attention, à l’information, à la politique, à l’autorité, aux autres… et à nous-mêmes.
Quand Facebook apparaît en 2004, le monde est encore très différent. Les smartphones n’existent quasiment pas. On se connecte depuis un ordinateur fixe. Internet reste un espace secondaire. La télévision structure encore largement les débats publics. Les parents, l’école, les médias traditionnels et quelques figures d’autorité jouent un rôle central dans la transmission des repères sociaux et culturels.
Et puis tout s’est accéléré…
Les smartphones s’imposent en norme et nous permettent désormais d’être connectés en permanence aux nouvelles plateformes qui voient le jour. Instagram transforme progressivement nos vies en vitrines permanentes. Twitter impose la réaction instantanée. Snapchat habitue une génération à l’immédiateté. Et puis TikTok arrive avec quelque chose de radicalement nouveau : un algorithme capable de comprendre, parfois en quelques minutes seulement, ce qui capte notre attention, nous amuse, nous choque, nous énerve, nous fragilise ou nous retient.
Aujourd’hui, plus de 5 milliards de personnes utilisent les réseaux sociaux dans le monde et l’utilisateur moyen y passe près de 2h20 par jour. Cela représente plus d’un mois entier par an à faire défiler des contenus, des vidéos, des réactions, des polémiques ou des notifications. En moyenne, l’humanité passe désormais plus de 4.000 milliards d’heures (oui, oui, vous avez bien lu) par an sur les réseaux sociaux. Une infrastructure émotionnelle mondiale s’est construite sous nos yeux en à peine vingt ans. Le problème n’est donc plus seulement technologique. Quand des milliards d’êtres humains passent plusieurs heures par jour dans des flux algorithmiques permanents, c’est notre rapport collectif au réel, à l’attention et parfois même à la démocratie qui commence à changer.
Le flux émotionnel érigé en norme
Aujourd’hui, les réseaux sociaux ne sont plus seulement des plateformes technologiques. Ils sont devenus des systèmes de socialisation, d’éducation émotionnelle et de construction identitaire. De nombreux adolescents passent plus de temps avec TikTok, Instagram ou YouTube qu’avec leurs parents, leurs professeurs ou même leurs amis dans la vie réelle. Ce n’est pas un jugement. C’est un constat que la maman de 3 petits enfants pose : une partie importante de la jeunesse découvre désormais le monde, la politique, les relations humaines, la sexualité, la réussite, la violence, la santé mentale ou encore l’estime de soi à travers des algorithmes privés conçus avant tout pour capter l’attention, et faire de l’argent. La logique des plateformes n’est ni morale, ni éducative, ni démocratique. La logique est économique. Plus nous restons connectés, plus elles gagnent de l’argent.
Dès lors, tout ce qui provoque une réaction émotionnelle forte est favorisé : la colère, l’indignation, la peur, l’humiliation, le voyeurisme, la victimisation, les contenus anxiogènes ou encore les polémiques permanentes. Ce n’est pas un accident du système. C’est précisément le système.
Nous sommes donc contraints de vivre dans un flux émotionnel permanent où les notifications ne s’arrêtent jamais, les vidéos s’enchaînent sans fin, les débats deviennent instantanés, et les émotions aussi. Une partie de notre société est entrée dans un état d’hyperstimulation continue où le silence, l’attente ou même l’ennui deviennent presque insupportables. Et les conséquences commencent à apparaître partout.
Chez les jeunes d’abord, avec une explosion des problèmes d’attention, de solitude, d’anxiété, de troubles du sommeil ou de mal-être psychologique. Mais aussi chez les adultes. Parce qu’au fond, nous sommes tous progressivement devenus dépendants du flux. Nous consultons nos téléphones dans les transports, au restaurant, dans les réunions, au réveil ou juste avant de dormir. Nous avons peur de manquer une information, une notification, une tendance, une réaction, un message ou un événement. Comme si disparaître quelques heures du flux revenait presque à disparaître momentanément du monde réel.
Du temps de cerveau disponible
En 2004, Patrick Le Lay, alors Pdg de TF1, déclarait dans une interview : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible”. Une phrase qui avait choqué l'opinion mais qui prend tout son sens aujourd’hui. Pendant longtemps, les grandes entreprises vendaient des produits. Aujourd’hui, les entreprises les plus puissantes du monde vendent notre attention. Elles monétisent notre temps de cerveau disponible, nos émotions, nos réactions et parfois même nos fragilités psychologiques.
C’est probablement l’un des plus grands basculements du XXIe siècle parce qu’en parallèle, il déplace le pouvoir des médias traditionnels vers des algorithmes chinois ou américains. Ces plateformes privées sont désormais capables d’influencer massivement ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce qui nous choque, ce qui nous met en colère, ce qui devient viral, et parfois même ce qui devient politiquement possible. Au Népal récemment, une partie de la mobilisation de la jeunesse s’est structurée sur TikTok et les réseaux sociaux, au point d’accélérer une crise politique majeure et de contribuer à la chute du gouvernement.
Le vrai pouvoir contemporain des 10 prochaines années ne sera plus seulement celui qui contrôle les territoires, les frontières ou les institutions. Il sera aussi celui qui contrôle l’attention et le cerveau.
J’ai 30 ans. Alors, bien sûr, je trouve aussi que les réseaux sociaux ont permis des choses extraordinaires : retrouver des proches, démocratiser la parole, créer des communautés, diffuser des connaissances, lancer des entreprises ou donner une visibilité à des causes ignorées. Mais toute technologie qui modifie profondément l’attention humaine finit aussi par modifier la société elle-même. Et une question s’impose à moi : sommes-nous encore en train d’utiliser les réseaux sociaux… ou sont-ils, eux, en train de nous utiliser ?