Entretien avec Joël Kotek (ULB) : « Je conteste la qualification de ‘génocide’ à Gaza »
Historien et politologue belge, Joël Kotek est professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles (ULB), spécialiste de la Shoah, des génocides et de l’antisémitisme. Il préside également l’Institut Jonathas, consacré à l’étude et à la lutte contre l’antisémitisme. Dans cet entretien, il conteste la qualification de génocide à Gaza.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
Joël Kotek défend une lecture rigoureuse du génocide, fondée sur l’intention de détruire un groupe plutôt que sur le seul bilan humain.
Il dénonce une accusation contre Israël devenue, selon lui, une évidence médiatique sans démonstration juridique suffisante.
L’historien souligne les responsabilités écrasantes du Hamas et les contradictions de ceux qui refusent cette qualification pour le 7 octobre.
Le nombre n’est pas un critère en soi, mais il est un indicateur de l’intention : dans tous les génocides, plus de 70 % du groupe visé a été anéanti. Les 3,5 % de Gaza sont un chiffre conséquent, tragique, mais qui témoigne de l’absence d’intention génocidaire.
Dans son dernier essai "Le génocide à l'épreuve de Gaza. Essai sur un mot dévoyé" (Editions Hermann), l'historien Joël Kotek revient sur les fondamentaux juridiques qui encadrent les grands génocides du 20e siècle. Et notamment l'intention génocidaire ("dolus specialis") et sa matérialité, absentes, selon lui, à Gaza suite à l'offensive israélienne.
21News : En revenant à la Convention de 1948 et à l’intention génocidaire, vous sentez-vous seul contre tous ?
Joël Kotek : Je suis à contre-courant de la doxa médiatique et militante, mais pas du droit. Ni la CPI ni la CIJ n’ont retenu la qualification de génocide. Des juristes de premier plan, dont certains très critiques à l’égard d’Israël – Irwin Cotler, Yann Jurovics, Philippe Sands –, la refusent, comme l’écrasante majorité des historiens de la Shoah et des génocides : Vincent Duclert, Yves Ternon, Georges Bensoussan, Annette Wieviorka. En droit, c’est le dolus specialis qui décide : l’intention spéciale de détruire biologiquement, en tout ou en partie, un groupe « comme tel ». Ce n’est ni la gravité des faits ni le nombre de victimes qui fait le génocide : c’est l’intention. La CIJ exige qu’elle soit la seule explication raisonnable des actes ; si une autre existe, la guerre contre le Hamas par exemple, la qualification tombe. Sands le dit simplement : « s’il y a deux motivations possibles à l’accomplissement d’un crime, on ne peut pas facilement retenir la qualification de crime de génocide ». L’historien ajoute un critère : la décision, ce « moment zéro » où l’intention se change en ordre d’anéantir.
21 News : Comment expliquer dès lors qu’Israël soit accusé de génocide par des organisations internationales et même par des historiens ?
Tous ceux qui accusent Israël de génocide récusent, en catimini, la définition adoptée en 1948. Amnesty International le reconnaît en page… 101 de son rapport, qualifiant la définition et la jurisprudence de « trop restrictives ». Rafaëlle Maison étend le champ de la définition à la destruction sociologique. L’idée de « génocide lent » ou « structurel », héritée de Patrick Wolfe, s’affranchit du temps, du lieu et même de la mise à mort : avec de tels critères, toute l’histoire coloniale est génocidaire par définition. D’autres s’appuient sur la destruction « en tout ou en partie ». Mais la jurisprudence a précisé que la « partie » doit être substantielle, au point de menacer la survie du groupe lui-même.
Soyons honnêtes, ces mêmes juristes qui accusent aujourd’hui Israël de génocide se montraient bien plus sourcilleux dans le passé. Hier, au nom de la rigueur du droit pénal international, ils refusaient d’élargir le concept de génocide ; aujourd’hui, ils l’élargissent dès qu’il s’agit d’Israël. Olivier Corten en est l’exemple le plus parlant. En 2007, commentant l’arrêt de la CIJ sur Srebrenica, il reprochait à la Cour une conception « particulièrement souple » de la « partie » du groupe protégé : les victimes ne représentaient, selon lui, que quelque 3 % des musulmans de Bosnie, et la Cour brouillait ainsi la frontière entre nettoyage ethnique et génocide. Or, à Gaza, le bilan avancé par le Hamas, combattants compris, avoisine les 3,5 % de la population, et cette même exigence de dolus specialis s’émousse soudain. William Schabas suit la même pente. En 2009, il voyait dans Srebrenica avant tout un nettoyage ethnique ; en 2019, il plaidait encore pour une lecture stricte du dolus specialis lorsqu’il conseillait le Myanmar, accusé de génocide contre les Rohingya. Il milite aujourd’hui pour la qualification de génocide à Gaza. Rappelons qu’il avait démissionné en 2015 de la commission d’enquête de l’ONU sur Gaza après la révélation d’une prestation antérieure pour l’OLP. Pascal l’a dit avant moi : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Le droit n’est plus ici un outil de justice, mais une arme. Le droit est une science à géométrie variable.
Le nombre n’est pas un critère en soi, mais il est un indicateur de l’intention : dans tous les génocides, plus de 70 % du groupe visé a été anéanti. Les 3,5 % de Gaza sont un chiffre conséquent, tragique, mais qui témoigne de l’absence d’intention génocidaire.
Comment l’accusation s’est imposée
21 News : Pourquoi le mot s'est imposé ? Pourquoi le « génocide à Gaza » fait-il désormais partie du langage courant de responsables politiques, d'intellectuels et de journalistes ?
Première raison : depuis la Shoah, le génocide est devenu le seul crime qui compte, le « label ultime du mal ». Toute souffrance collective aspire à ce statut. Une injustice n'est plus visible si elle ne se dit pas en ces termes. Les catégories intermédiaires, crime de guerre ou crime contre l'humanité, semblent ne plus suffire, alors qu'elles ne sont pas moins graves.
Deuxième raison : la fenêtre d'Overton. Ce concept désigne l'éventail des idées jugées acceptables dans le débat public à un moment donné. Une thèse d'abord marginale, voire moralement disqualifiée, peut y entrer à force d'être répétée. C'est ce qui s'est produit. Les accusateurs se citent en cercle : Amnesty publie un rapport, B'Tselem le cite, d'autres citent B'Tselem, et l'on finit par une autocitation généralisée. La répétition médiatique a transformé un énoncé infondé en opinion recevable, puis en évidence. Un mensonge martelé ne devient pas une vérité, mais il peut s'imposer à sa place, surtout quand il se pare des habits du consensus et de la vertu. En Belgique, le phénomène est frappant. Des conseils communaux ont voté, souvent à l'unanimité, des motions sur le « génocide en cours » sans aucune décision de justice. Paul Magnette et le ministre Maxime Prévot ont repris le mot. La rectrice de Gand s'est demandé si le philosophe Maarten Boudry, qui le contestait, pouvait encore enseigner. Ceux qui demandent simplement un moment de réflexion sont voués aux gémonies, parfois menacés de mort, comme la sénatrice Viviane Teitelbaum.
Évidemment, tous ceux qui accusent Israël de génocide ne peuvent être accusés d'antisémitisme. Certains Israéliens, comme l'écrivain David Grossman, emploient le mot pour secouer leur propre société. C'est le cas des réalisateurs de NAZA. Pour le reste, le caractère juif de l'État d'Israël y est pour beaucoup. Comme le dit Georges Bensoussan, si l'accusation est si couramment entendue, c'est parce qu'elle est impatiemment attendue. L'idée que les Israéliens se comportent en nazis est ancienne : elle apparaît dès… 1948, y compris dans la presse belge (De Standaard). Amplifiée par la propagande soviétique des années 1960, l'accusation de génocide est relancée en 1982 après Sabra et Chatila, massacre commis par des milices chrétiennes, puis à Durban en 2001. En 2009 déjà, « génocide à Gaza » pesait presque autant que « Shoah » dans les résultats de Google.
Troisième raison : l’accusation était attendue.
La rapidité en est le premier indice. L'historien israélien Raz Segal publie « A Textbook Case of Genocide » le 13 octobre 2023, six jours après le massacre, avant toute opération terrestre. À l'évidence, cet article, qui fera le tour du monde, a été rédigé quelques jours auparavant, alors que le territoire israélien était toujours envahi et que les ruines des kibboutzim suppliciés fumaient encore. Comme le note l'historien Norman Goda, on n'a pas seulement jugé avant d'instruire : on a cherché à déplacer les bornes du crime lui-même. L'accusation ne répondait pas à des faits ; elle les précédait.
L'inversion tient à ceci : à peine le crime commis, ses auteurs et leurs soutiens ont retourné l'accusation de génocide contre les victimes. Amnesty a mis un an à publier son rapport sur le 7 octobre et s'est refusée à discuter la qualification de génocide. Ceux qui accusent Israël, comme Amos Goldberg ou Didier Fassin, refusent le mot pour le 7 octobre, Fassin parlant d'une « incursion sanglante ». Les mêmes qui élargissent le concept pour Israël le resserrent pour le Hamas.
S'agissant d'Israël, le deux poids, deux mesures n'en est pas moins parlant. Personne ne parle de génocide pour la Syrie (500 000 morts), le Soudan ou le Yémen (300 000 morts), ni pour les quelque 30 000 Iraniens tués en deux jours par le régime des mollahs en janvier 2026. Amnesty n'a jamais employé le mot pour dénoncer des frappes meurtrières comme celles de Mossoul, Raqqa ou Alep, ni évidemment pour les massacres du 7 octobre. L'accusation de génocide prolonge, sous une forme sécularisée, celles de déicide et de meurtre rituel : on passe du « peuple paria déicide » à la « nation paria génocidaire ». Irwin Cotler parle de « libelle de génocide ». Et il y a une jouissance particulière, perverse, à accuser les victimes de la Shoah du crime qu'elles ont subi, et ce dans un contexte de collaboration exacerbée. Comme le souligna dès 1978 le philosophe français Vladimir Jankélévitch : « Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. »
Les mêmes qui élargissent le concept pour Israël le resserrent pour le Hamas
21News : Quelles sont les responsabilités du Hamas ?
Écrasantes, pour reprendre le mot de Jean-Pierre Filiu. Le Hamas a déclenché la guerre par le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah, puis a fait de l’exposition des civils une ressource : 500 km de tunnels réservés aux combattants, des commandements sous les hôpitaux et les écoles. Michael Walzer, très sévère sur la conduite israélienne, le reconnaît : frapper ses combattants expose inévitablement des civils. Sinwar écrivait que « l’effusion de sang profitera au Hamas ». Aucun génocide avéré n’a jamais dépendu du bon vouloir des victimes pour cesser.
21 News : Quel rôle jouent les Juifs antisionistes, comme l'Union des progressistes juifs de Belgique ? Ignorent-ils qu'ils peuvent être instrumentalisés ?
Ils jouent un rôle de caution : « même des Juifs le disent ». Des groupes comme Tsedek, l'UJFP ou l'UPJB s'affichent comme juifs tout en reprenant les éléments de langage les plus virulents du camp antisioniste, accusation de génocide comprise. Ils prétendent parler au nom d'un universalisme juif : le peuple juif devrait rester un peuple à part, pur de toute compromission nationaliste, bref le « peuple prêtre » de l'humanité, destiné à éclairer le monde. C'est en fait une vision du monde racialiste, sinon raciste, puisqu'elle prône une supériorité morale des Juifs sur toutes les autres nations. Le paradoxe est flagrant : ils refusent aux Juifs le droit à l'autodétermination qu'ils revendiquent, à juste titre, pour n'importe quel autre peuple dans le monde, et pour les Palestiniens en particulier. J'y vois aussi une mémoire sélective. Ces milieux sont les héritiers d'une gauche marxiste qui s'est compromise, ici, avec l'antisémitisme d'État soviétique et qui, là, à l'exemple des trotskistes, refusa d'engager la lutte armée contre les nazis au nom de la lutte des classes. Noircir Israël peut fonctionner comme une manière de solder ces compromissions sans jamais les assumer.
La question des crimes de guerre
21 News : Quelles preuves opposez-vous à l’accusation ?
Un faisceau d’indices incompatibles avec une intention d’extermination : la campagne de vaccination contre la polio de 2024, coordonnée par Israël, qui a immunisé 95 % des enfants – dont le rapport d’Amnesty ne dit pas un mot ; on n’imagine pas les génocidaires turcs, nazis ou hutu vacciner les enfants de leurs victimes ; les avertissements, tracts, SMS et couloirs humanitaires ; un taux de mortalité de 3,5 %, contre 60 à 90 % dans les génocides avérés ; l’absence d’ordre d’anéantir ; une démocratie israélienne divisée mais vigoureuse. Le nombre très élevé de blessés plaide paradoxalement contre l'intention génocidaire. Dans un génocide, les blessés sont rares, car on tue vite et systématiquement. L'immense majorité des Gazaouis est vivante ; les naissances, selon le Hamas lui-même, compensent les pertes.
21News : Nonobstant, Israël n’a-t-il pas commis des crimes de guerre ?
C’est justement mon propos : plutôt que de galvauder le mot génocide, on devrait convoquer les catégories mieux ajustées, certainement « crimes de guerre », peut-être « crimes contre l’humanité », en tout cas risque de « nettoyage ethnique » et bien sûr « urbicide ». La question de la proportionnalité devra être évidemment posée.
21 News : L’accusation récurrente de colonialisme contre Israël joue-t-elle un rôle ?
Un rôle central. Chez Patrick Wolfe, le colonialisme de peuplement est par essence éliminationniste ; le génocide devient une structure continue, et il n'est plus besoin de prouver une intention. Comme le note Norman Goda, « ce n'est pas compliqué, c'est du colonialisme » dispense de toute discussion sur la Convention, la jurisprudence et l'histoire du conflit, 7 octobre compris. Le concept a d'ailleurs une généalogie peu connue : il est formulé en 1965 par Fayez Sayegh, dans une brochure du Centre de recherche de l'OLP, au terme d'une reconversion anticoloniale du nationalisme arabe des années 1930, comme l'a montré Daniel Szeftel. C’est un contresens : Israël est né d’une lutte contre l’Empire britannique et d’une immigration de détresse ; près de la moitié des Juifs israéliens viennent du monde arabe, d’où ils ont été chassés.
21 News : N’est-il pas légitime de critiquer Israël et notamment certains ministres extrémistes du gouvernement Netanyahou ?
Critiquer le gouvernement Netanyahou, ses dérives illibérales, la conduite de la guerre, ou les ministres Ben Gvir et Smotrich, est légitime ; je le fais. Mais l’étiquette « génocidaire » ne qualifie pas une politique, elle condamne une existence : un État génocidaire n’a plus sa place parmi les nations. Israël est devenu le « Juif des nations », et le palestinisme, selon le mot de Taguieff, une religion séculière. Ma conclusion reste celle des paramètres de Clinton : un État palestinien démocratique et démilitarisé, à côté et non à la place d’Israël.