Haenel, Piker et la défaite de la raison (carte blanche)
Nadia Geerts interroge dans cette carte blanche la place de la nuance dans le débat sur Gaza, face aux accusations de « génocide », à la banalisation du Hamas et à la progression de l’antisémitisme.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Nadia Geerts défend la nécessité de distinguer opinions et vérités judiciaires dans le débat sur Gaza. Elle critique l’érection d’Adèle Haenel et de Hasan Piker en icônes progressistes, ainsi que les accusations visant ceux qui appellent à la nuance.
Il y a quelques jours, en France, Adèle Haenel dénonçait sur le plateau de la Grande Librairie l’existence d’un « génocide » à Gaza, dont la France serait complice.
Le weekend dernier, en Belgique, le streamer Hasan Piker, qui a proclamé à plusieurs reprises qu’il préférerait voter pour le Hamas que pour Israël, était invité par le PTB.
Et certes, c’est leur droit de penser qu’Israël commet un génocide ou que le gouvernement du Hamas serait préférable à celui de l’État hébreu. Mais c’est également le mien de penser que parler de « génocide » pour qualifier la riposte d’Israël au 7 octobre 2023 est abusif, et de préférer une démocratie imparfaite et menacée (de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur) à un mouvement terroriste.
Car en tout état de cause, l’opinion d’Adèle Haenel, comme la mienne, ne sont que des opinions, et aucunement des vérités : la question de savoir si un génocide a lieu à Gaza demeure non tranchée par les seules instances habilitées à le faire, et ni la Cour Internationale de Justice ni la Cour Pénale Internationale n’ont même jamais retenu la qualification de génocide avancée par l’Afrique du Sud le 29 décembre 2023.
Quant à faire du Hamas un mouvement de résistance légitime, c’est passer un peu trop facilement sous silence la séquence indéniablement génocidaire du 7 octobre 2023, parfaitement conforme d’ailleurs à la charte du Hamas, qui n’envisage aucun autre « plan de paix » que l’éradication d’Israël et des Juifs de la planète.
Oui, tant Adèle Haenel que Hasan Piker ont le droit d’exprimer leurs idées, aussi choquantes soient-elles à mes yeux. Mais ce qui ne cesse de m’inquiéter, c’est que des discours aussi caricaturaux soient aujourd’hui massivement applaudis et que leurs auteurs soient considérés comme des icônes du progressisme, tandis que tout appel à un peu plus de nuance dans l’analyse de ce qui se passe à Gaza est immédiatement sujet d’accusations aussi ridiculement excessives que celle de « négationniste » ou de « soutien au génocide ».
Je ne vois pas non plus où réside le « courage » dans le fait de répéter un discours en réalité ultra-majoritaire. Car aujourd’hui, et particulièrement en Belgique, le propalestinisme radical domine largement, tant dans la rue que dans la presse, le monde académique ou le monde culturel et artistique, où des artistes (Barbara Butch, Amir Haddad, Lahav Shani, Boy George, …) sont régulièrement boycottés et « cancelés », et où le terme « génocide » s’utilise trop souvent sans faire usage des guillemets que la simple prudence imposerait.
Tout se passe comme si, dès qu’il s’agit du conflit israélo-palestinien, la nuance était suspecte.
Tout se passe comme si ce conflit opposait un coupable, l’État israélien, à une victime, le peuple palestinien, le Hamas et le peuple israélien faisant figure de grands absents du récit dominant.
Tout se passe comme si une position éthique de départ – le propalestinisme – était par avance auréolée de vertu, et l’autre d’emblée disqualifiée comme honteuse, indigne, indécente. Avec comme conséquence inévitable l’indulgence pour tous les excès d’un côté, et la nécessité d’argumenter à l’infini, et largement en vain, de l’autre.
Il ne s’agit pas d’absoudre Israël de ses crimes, bien réels. Il s’agit de refuser de se payer de mots. Or, le terme « génocide », fonctionne aujourd’hui en réalité comme un signe de ralliement, un marqueur de « progressisme », un laisser-passer. Bien loin de favoriser l’analyse, il l’interdit.
La pensée, pourtant, s’accommode mal de slogans. Portons le regard plus loin : en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, la presse donne largement la parole à des opinions divergentes en la matière. Pourquoi donc ce qui fait l’objet de débats entre juristes et historiens apparait-il trop souvent comme une question réglée dans nos médias ? Et comment ignorer que le recours au terme « génocide » nourrit un narratif qui fait d’Israël l’équivalent des nazis d’hier ? Face à l’explosion de l’antisémitisme, n’est-il pas grand temps de réhabiliter la nuance ?