Kamel Bencheikh : « La décision prise en Flandre à l'égard des imams venus de l'étranger est parfaitement légitime » (carte blanche)
La décision flamande sur les imams étrangers révèle, selon Kamel Bencheikh, des conceptions divergentes de la souveraineté, de la laïcité et de l’autorité publique en Belgique.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
À travers la décision flamande concernant les imams étrangers, l’auteur interroge les divergences politiques entre Régions et défend une même conception de la souveraineté démocratique dans toute la Belgique.
Il suffit parfois d'une décision administrative pour comprendre qu'un pays n'est plus tout à fait un pays. La décision prise en Flandre à l'égard des imams venus de l'étranger me paraît, sur le fond, parfaitement légitime. Elle pose une question que nous avons trop longtemps évité de poser : qui doit exercer son autorité spirituelle sur ceux qui vivent en Belgique ?
Lorsqu'un imam est envoyé, rémunéré ou influencé par une puissance étrangère, le problème ne relève plus seulement de la liberté religieuse. Il touche à la souveraineté, à l'intégration et à la capacité d'une démocratie à définir elle-même les règles qui organisent sa vie collective. La Flandre semble avoir compris cela. Elle entend notamment limiter l'influence d'États étrangers, en particulier celle de la Turquie et de ses réseaux religieux, et elle durcit considérablement les conditions permettant à des ministres du culte étrangers de venir exercer sur son territoire. On peut discuter les modalités. On peut contester certains choix politiques. Mais il faut reconnaître une chose : il y a là une volonté politique.
Et c'est précisément cette volonté qui me frappe lorsque je regarde vers Bruxelles et la Wallonie. Car voici le paradoxe belge. Selon l'endroit où l'on habite, la puissance publique ne semble pas toujours regarder le même phénomène avec les mêmes yeux. La Belgique a pourtant une législation commune. L'islam est un culte reconnu depuis 1974. La reconnaissance des cultes relève du niveau fédéral, tandis que les Régions jouent un rôle déterminant dans la reconnaissance et l'encadrement des communautés religieuses locales. Et pourtant, dans la pratique, les réponses politiques divergent.
La Flandre dit « nous voulons savoir qui vient chez nous, au nom de qui il vient et quelle influence il exerce ». Ailleurs, on semble davantage dire « examinons les dossiers, respectons les procédures, faisons confiance aux mécanismes existants ».
Cette différence n'est pas anodine. Elle révèle une faille beaucoup plus profonde du système fédéral. La Belgique n’est plus seulement confrontée à plusieurs politiques publiques. Elle est confrontée à plusieurs conceptions de la société belge. Et c'est là que le sujet des imams devient particulièrement révélateur. Je ne mets évidemment pas tous les imams dans le même sac. Un homme de foi qui exerce son ministère dans le respect des lois, de l'égalité entre les femmes et les hommes, de la liberté de conscience et des principes démocratiques ne constitue aucune menace. Mais une démocratie digne de ce nom doit avoir le courage de distinguer la liberté religieuse de l'importation d'une idéologie politique par le canal religieux.
La religion relève de la conscience. L'ingérence d'un État étranger relève de la politique. Et lorsque des réseaux religieux servent de relais à une puissance étrangère, il devient absurde de continuer à regarder le phénomène uniquement à travers le prisme de la liberté de culte. La Belgique a d'ailleurs elle-même reconnu que les cultes doivent respecter l'ordre public et que la sécurité constitue un élément de leur reconnaissance et de leur fonctionnement.
Alors oui, je considère que la Flandre a raison de vouloir reprendre la main. Mais cette décision me laisse surtout avec une question autrement plus inquiétante : pourquoi faut-il que cette prise de conscience soit régionale ? Pourquoi ce qui paraît nécessaire au nord du pays deviendrait-il excessif au centre ou au sud ? Pourquoi un même imam, envoyé par un même réseau étranger, serait-il considéré différemment selon qu'il exerce à Anvers, à Bruxelles ou à Mons ?
C'est ici que la Belgique institutionnelle atteint ses limites. À force de répartir les compétences, de fragmenter les responsabilités et de laisser chaque niveau de pouvoir développer sa propre doctrine, la Belgique finit par fabriquer des citoyens soumis à des règles différentes selon l'endroit où ils vivent. Il y a la Belgique fédérale sur le papier. Et il y a les Belgique politiques dans la réalité.
Je ne suis pas belge mais je suis un ami de la Belgique et je ne souhaite pas une Belgique qui demande aux citoyens de choisir leur conception de la laïcité, de l'intégration ou de l'autorité publique en fonction de leur code postal. Je souhaite une Belgique capable de défendre partout les mêmes principes fondamentaux. La liberté de croire, évidemment. Mais aussi la liberté de ne pas croire. La liberté de pratiquer sa religion, évidemment. Mais jamais le droit pour une puissance étrangère de transformer une communauté de citoyens belges en prolongement de son influence politique.
C'est précisément pour cela que le débat sur les imams dépasse largement la question des imams. Il pose une question beaucoup plus fondamentale ― qui décide ici ? Bruxelles ? Ankara ? Rabat ? Les réseaux communautaires ? Les autorités religieuses ? Les Régions ? Ou la démocratie belge ? Pour ma part, je n'ai jamais varié sur ce point. Dans une démocratie, la religion est libre. Mais la souveraineté ne se sous-traite pas.