Le voile n’est pas un bouclier (carte blanche)
Dans cette carte blanche, Kamel Bencheikh refuse que le voile soit présenté comme un drapeau universel de la liberté et défend le droit de le critiquer au nom de l’égalité entre les sexes.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
Kamel Bencheikh dénonce ce qu’il considère comme une inversion des valeurs : présenter le voile comme un symbole de résistance et de liberté, alors que des femmes iraniennes, afghanes et d’autres pays se battent pour avoir le droit de ne pas le porter. Il refuse aussi que toute critique du voile soit assimilée à de l’islamophobie.
Il y a quelque chose de profondément vertigineux dans ces images de femmes européennes qui, pour prétendre combattre le fascisme, choisissent de se couvrir les cheveux au nom de la « solidarité ». On nous dit qu’elles défendent la liberté. Mais quelle liberté défend-on lorsqu’on transforme en emblème de résistance un vêtement dont l’histoire, les usages et les significations sont précisément au cœur des rapports de domination imposés aux femmes dans de nombreux régimes islamistes ?
Le paradoxe est brutal : elles prétendent combattre une idéologie qui refuse l’égalité des individus tout en exhibant l’un de ses symboles les plus controversés comme un étendard émancipateur.
Je refuse cette inversion des valeurs.
J’ai trop regardé ce que le voile signifie lorsque l’État l’impose, lorsque la famille le surveille, lorsque la société le transforme en obligation morale.
J’ai trop entendu les femmes iraniennes, afghanes et tant d’autres réclamer le droit élémentaire de montrer leurs cheveux pour accepter que, chez nous, on présente soudain le voile comme le drapeau universel de la liberté.
En Iran, des femmes ont risqué leur vie pour l’arracher de leur tête. À Bruxelles ou à Paris, certaines femmes le revêtent symboliquement pour protester contre ceux qui veulent l’interdire. Ces deux réalités peuvent coexister. Mais elles ne racontent certainement pas la même histoire. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » iranien, par exemple, a précisément fait de la liberté de ne pas porter le voile un symbole de résistance.
Ce qui me révolte davantage encore, c’est la complaisance médiatique qui transforme cette contradiction en spectacle sans jamais poser la question essentielle : qui gagne lorsque le voile devient une image sympathique, consensuelle, presque obligatoire dans le paysage militant ?
La liberté des femmes mérite mieux que ces mises en scène. Je ne confonds évidemment pas une femme voilée avec une islamiste. Je refuse simplement qu’on interdise toute critique du voile en brandissant automatiquement l’accusation d’islamophobie.
Critiquer une norme religieuse, interroger sa signification sociale, défendre l’égalité entre les sexes : cela relève aussi de la liberté.
Et je refuse surtout qu’on demande aux femmes de devenir les auxiliaires involontaires d’une idéologie qui, partout où elle conquiert du pouvoir, commence par contrôler leur corps.
La liberté des femmes ne se mesure pas à la quantité de tissu qu’on leur demande de porter. Elle commence le jour où personne ne leur demande plus de cacher leur corps pour avoir le droit d’exister.