Julia de Funès : « Une société qui culpabilise l’exigence organise la médiocrité »
Pour Julia de Funès, la baisse du niveau scolaire ne s’explique pas seulement par les écrans, le Covid ou les programmes. Sur Europe 1, la philosophe dénonce une « inversion des valeurs » qui aurait transformé l’exigence en violence, la sanction en humiliation et la médiocrité en bienveillance.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
Sur Europe 1, Julia de Funès analyse la baisse du niveau scolaire comme le résultat d’une « inversion des valeurs » : l’autorité serait devenue autoritarisme, l’exigence élitisme et la sanction humiliation, jusqu’à faire de la médiocrité une forme de bienveillance.
Les écrans, le Covid, les programmes scolaires ou encore le manque de moyens sont régulièrement invoqués pour expliquer la baisse du niveau des élèves français. Julia de Funès propose une autre explication, plus profonde et surtout plus dérangeante : l'école aurait progressivement désarmé ceux qui enseignent en faisant de l'exigence elle-même quelque chose de moralement suspect.
Au micro d'Europe 1, la philosophe estime que le système éducatif français a voulu, légitimement, rompre avec certains travers de l'école d'autrefois — autoritarisme, humiliations ou élitisme — mais qu'il serait allé si loin dans cette entreprise qu'il aurait fini par disqualifier les principes indispensables à toute transmission.
« À force de bons sentiments, de démagogie, l'exigence a fini par se faire passer pour une violence et la médiocrité pour une vertu », résume-t-elle.
De l’autorité à l’autoritarisme
Pour Julia de Funès, le glissement s'est produit par une série de confusions : « Toute autorité a été assimilée à de l'autoritarisme, toute exigence à de l'élitisme, toute sanction à une forme d'humiliation et toute hiérarchie à une injustice. »
Dans cette école qu'elle décrit, demander davantage à un élève devient alors presque suspect. « Le professeur qui demande aujourd'hui un effort passe forcément pour très strict, celui qui évalue pour intransigeant et celui qui ose simplement dire : “Tu pourrais mieux faire” passe vite pour malveillant. »
La philosophe y voit une véritable « inversion des valeurs ». Ce qui relevait autrefois de la fonction même de l'enseignant — corriger, évaluer, faire recommencer, distinguer un travail réussi d'un travail insuffisant — risquerait désormais d'être interprété à travers le vocabulaire de la violence ou de la malveillance.
« L'exigence devient violence et la médiocrité devient bienveillance », tranche-t-elle.
« L’exigence est démocratique »
Julia de Funès s'attaque surtout à l'assimilation de l'exigence à l'élitisme. Pour elle, les deux notions sont non seulement différentes, mais presque opposées.
« L'élitisme réserve l'excellence à quelques-uns, l'exigence considère que chacun peut progresser. » L'un serait « aristocratique dans son esprit », puisqu'il suppose que certains seulement sont capables d'atteindre le meilleur niveau ; l'autre serait au contraire profondément démocratique, puisqu'il repose sur l'idée que chacun peut être poussé à progresser.
La formule résume son raisonnement : « L'exigence suppose des efforts, alors que l'élitisme suppose des élus. »
En voulant combattre le second, l'école aurait donc sacrifié la première. Plutôt que d'ouvrir davantage l'accès à l'excellence, elle aurait choisi de revoir ses attentes à la baisse : « Nous avons préféré baisser le plafond de peur de passer pour élitiste. »
C'est sans doute le paradoxe le plus sévère de son propos. Une politique menée au nom de l'égalité pourrait produire l'effet inverse de celui recherché : non pas donner à tous les moyens d'atteindre un niveau élevé, mais considérer progressivement ce niveau élevé comme une exigence socialement suspecte.
Pourquoi accepte-t-on dans le sport ce que l’on refuse à l’école ?
Julia de Funès trouve dans le sport un contre-exemple révélateur. C'est, observe-t-elle, l'un des rares univers dans lesquels les notions devenues controversées à l'école continuent d'être parfaitement admises : « l'exigence, la sélection, la hiérarchie, la discipline, le classement, la sanction ».
Personne ne s'indigne qu'un entraîneur évalue ses joueurs, tranche entre eux ou demande à un sportif de répéter cent fois le même geste jusqu'à sa maîtrise. La répétition y devient travail, la correction progression et l'exigence une condition de la réussite.
D'où une série de questions volontairement provocatrices : « Pourquoi ce qui nous paraît admirable sur un terrain devient-il brutal dans une classe ? Pourquoi l'entraîneur exigeant serait-il bon et le professeur exigeant élitiste ? Pourquoi le sportif qui répète pendant des heures serait-il méritant, tandis que l'élève à qui l'on demande de recommencer subirait, lui, une contrainte dépassée ? »
La philosophe reconnaît que l'exigence elle-même possède ses dérives : elle peut devenir « pression », « obsession du résultat » ou même « violence ». Mais combattre ces excès ne devrait pas conduire, selon elle, à abandonner le principe qui les précède.
« Une société qui culpabilise l'exigence organise la médiocrité qu'elle prétend déplorer », conclut Julia de Funès. À ses yeux, l'école gagnerait donc à retrouver ce que la société continue paradoxalement d'admirer chez les sportifs : « le goût du niveau, de l'effort et du dépassement ».