Le cas Patrick Bruel
L’affaire Patrick Bruel percute de plein fouet l’imaginaire populaire français. Comment concilier la présomption d’innocence, indispensable dans un État de droit, avec l’accumulation vertigineuse de témoignages qui semblent dessiner un même portrait ?
Publié par Nicolas de Pape
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Sommaire
- Des témoignages nombreux, mais une présomption d’innocence intacte
- Une justice lente, prudente et procédurière
- Le temps judiciaire contre le temps médiatique
- La carrière peut-elle continuer comme si de rien n’était ?
- Entre drague lourde, délit et crime
- Une affaire qui n’a pas fini de hanter le paysage médiatique
L’icône de la chanson française aux millions de disques vendus, d’abord gendre idéal puis beau-père idéal, est accusée par désormais une trentaine de femmes d’agressions sexuelles, de tentatives de viol.
L’homme, charismatique et un temps beau gosse - le fait qu’il ressemble aujourd’hui, à 67 ans, à un vieux bouledogue n’y change rien -, charmeur à l’évidence, dragueur sans doute, queutard éventuellement, se retrouve accusé d’être un serial violeur.
Fan ou pas, on est effondré. Le sol se dérobe sous nos pas.
Des témoignages nombreux, mais une présomption d’innocence intacte
Car enfin, ces dizaines de femmes qui racontent à peu près la même chose - même si la gravité des faits s’échelonne entre la main baladeuse, les attouchements forcés, la tentative de viol ou le viol véritable - ne se connaissent pas. Seules quelques-unes ont choisi, pour unir leurs forces, le même avocat. Elles ne se sont pas téléphoné ni concertées - nonobstant la tonitruante plainte de Flavie Flament, qui a pu agir comme une étincelle. Il ne peut donc s’agir d’une conspiration. Ou, dans ce cas, on serait encore plus sur notre postérieur.
Le chanteur de charme bénéficie - ce n’est pas un artifice de journaliste qui se protège contre une plainte au CDJ - de la plus totale présomption d’innocence.
Une justice lente, prudente et procédurière
Les quatre (!) juges d’instruction et le juge des libertés ont décidé, après examen des quatre plaintes les plus solides, pour viol notamment, de le laisser en liberté surveillée. Il ne peut pas quitter le territoire français mais n’est pas soumis au bracelet électronique. Pas de prison préventive donc. Ses avocats - ou plutôt ses avocates - ont excellemment convaincu les juges de ne pas suivre le parquet.
Vraisemblablement parce que Bruel ne présente pas de danger immédiat pour les femmes - il ne va pas violer la boulangère du coin - et que, vu son extrême notoriété - bien supérieure à celle de Louis XVI, reconnu grâce à une pièce de monnaie -, il ne va pas filer à l’anglaise.
Sauf coup de théâtre - toujours possible dans ce type d’affaire puisque deux nouvelles plaintes se sont ajoutées ce samedi -, la justice va suivre son cours. Et elle va imposer son timing d’escargot à des médias qui, faute d’éléments neufs, devront bel et bien passer à autre chose.
Le temps judiciaire contre le temps médiatique
Tenez-vous bien : l’enquête pourrait durer trois ans, un procès éventuel ne pas avoir lieu avant cinq ans et, en cas d’appel, nous pourrions ne connaître la vérité judiciaire que dans sept ans. Bruel aurait alors 75 ans. Or on n’enferme pas les vieillards en France. Il se pourrait bien que le chanteur et le comédien évitent la prison ferme.
Eh oui, il est beaucoup plus difficile, voire impossible, de prouver qu’on a bu un thé, il y a plus de 30 ans, empli de Rohypnol sans produire un examen sanguin - et pour cause - que de se raconter à un journaliste.
La carrière peut-elle continuer comme si de rien n’était ?
Vu que 80% des fans lui conservent leur amour, Bruel n’a aucune raison d’arrêter ses tournées, ni de se produire au théâtre. Tant que les groupies suivent, et évidemment les directeurs de théâtre, ses collègues, les directeurs de salle, les producteurs et les maires des villes où il se produit, arrêter sa carrière serait presque un aveu de culpabilité.
On pourrait donc assister à une séquence assez rocambolesque qui verrait un violeur présumé continuer comme si de rien n’était sa carrière de star de la chanson. Rien à voir donc avec Nicolas Hulot, qui a disparu de la vie politique, PPDA ou Depardieu, qui ne tourne plus. Mais Kevin Spacey, accusé d’agressions sexuelles par quatre hommes, foulant les marches du dernier Festival de Cannes, montre que la rédemption est possible.
Entre drague lourde, délit et crime
Nonobstant, vu la quantité innombrable de témoignages et de plaintes, il semble quasi impossible, à ce stade, que rien, absolument rien, ne se soit passé entre Patrick Bruel et les plaignantes.
Entre la drague appuyée, les comportements déplacés ou même certaines agressions sexuelles d’une part, et le viol d’autre part, il existe cependant, en droit pénal français, un fossé majeur : celui qui sépare le délit du crime...
Certaines fans ont accompagné, mettons de 14 à 54 ans, la très longue carrière du chanteur, qui a structuré leur vie. Elles lui ont voué un culte qui doit perdurer, au risque que l’essentiel de leur existence n’ait plus aucun sens. Cela explique la ferveur qui se maintient pour l’idole des jeunes et des moins jeunes.
Que « Casser la voix » et « La Place des grands hommes », chansons assez médiocres tant du point de vue du verbe que des harmonies plutôt primitives, aient pu provoquer l’hystérie de certaines - et de certains - laisse évidemment pantois. Mais ainsi vont les fans.
Une affaire qui n’a pas fini de hanter le paysage médiatique
Quant à l’omerta qui a régné autour de lui - en cas de culpabilité -, elle s’explique par l’amour qu’il a suscité, l’argent en jeu et le traumatisme de ces présumées victimes dont on sait aujourd’hui qu’il met des décennies à se refermer.
Mais sauf élément totalement neuf - un témoin d’un viol qui se manifesterait par exemple -, le dénouement de cette terrible affaire risque de prendre pas mal de temps.