Si même l’ambassadeur d’Israël n’est plus le bienvenu à une commémoration de la Shoah !(Analyse)
La venue de l’ambassadeur d’Israël, Zvi Aviner Vapni, à une commémoration de la Shoah à Rotterdam suscite des protestations.
Publié par Peter Backx
• Mis à jour le
Résumé de l'article
Deux partis et 63 organisations réclament l’exclusion de l’ambassadeur d’Israël d’une commémoration de la Shoah à Rotterdam, en raison de la guerre à Gaza.
Les organisateurs maintiennent leur invitation, tandis que plusieurs organisations juives dénoncent la politisation du souvenir de la Shoah.
Elles redoutent un précédent où tout lien avec Israël suffirait à rendre des représentants ou des organisations juives indésirables.
Sommaire
- 686 enfants juifs assassinés
- Une opposition politique à la venue de l’ambassadeur
- Les organisations propalestiniennes accentuent la pression
- La bourgmestre dit « comprendre » les inquiétudes
- Les organisateurs maintiennent l’invitation
- « Pas un référendum sur la politique actuelle »
- Voilà où nous en sommes
Deux partis politiques et des dizaines d’organisations réclament son absence en raison de la guerre à Gaza. Jusqu’où ira-t-on si même l’ambassadeur d’Israël n’est plus le bienvenu lors d’une cérémonie en mémoire de l’Holocauste ?
686 enfants juifs assassinés
Le 30 juillet, Rotterdam commémorera les 6.790 habitants juifs dont la déportation a commencé à cette date en 1942. Depuis l’entrepôt Loods 24, ils furent envoyés vers des camps de transit, de concentration et d’extermination. Très peu survécurent à la guerre. Le Monument des enfants juifs porte les noms de 686 enfants juifs de Rotterdam assassinés.
Les Pays-Bas portent par ailleurs un héritage historique particulièrement lourd en matière de persécution des Juifs. Parmi tous les pays d’Europe occidentale occupés par l’Allemagne nazie, ils enregistrèrent proportionnellement le plus grand nombre de victimes juives. Environ 104.000 des quelque 140.000 Juifs vivant aux Pays-Bas furent assassinés pendant la Shoah, la plupart après leur déportation. Cela représente près de 74 %, contre environ 38 % en Belgique.
Une opposition politique à la venue de l’ambassadeur
Au regard de cette terrible histoire, on pourrait s’attendre à un minimum de conscience historique. Pourtant, c’est précisément la présence de l’ambassadeur d’Israël à une commémoration de la Shoah qui suscite aujourd’hui la polémique.
Deux partis, Denk et le Parti pour les animaux, ne veulent pas que l’ambassadeur Zvi Aviner Vapni participe à la cérémonie. Denk s’adresse principalement aux électeurs issus de l’immigration. Le Parti pour les animaux appartient à la gauche progressiste. Tous deux siègent au conseil communal de Rotterdam et défendent une position résolument pro-palestinienne.
Ils invoquent ce qu’ils qualifient de « génocide commis par l’État d’Israël, qui a fait de nombreux enfants parmi les victimes ». Ils demandent également si la bourgmestre Carola Schouten est prête à ne pas assister à la cérémonie si Vapni y participe. Trois conseils de quartier de Rotterdam ont aussi décidé de boycotter le dépôt de gerbes.
La commémoration de la persécution des Juifs se trouve ainsi directement liée à la guerre à Gaza. En raison de la politique menée par l’actuel gouvernement israélien, l’ambassadeur d’Israël devrait désormais, lui aussi, rester à l’écart. Pourtant, un représentant d’Israël est depuis des années un invité habituel de cette cérémonie.
Les organisations propalestiniennes accentuent la pression
Entre-temps, 63 organisations se sont également opposées à la venue de Vapni. Parmi elles figurent de nombreuses associations propalestiniennes et musulmanes. Elles jugent « moralement répréhensible » qu’un représentant officiel d’Israël occupe une place importante lors d’une commémoration des victimes de l’Holocauste.
Les signataires souhaitent que la bourgmestre Carola Schouten demande aux organisateurs de retirer l’invitation. Si ce n’est pas le cas, elle devrait elle-même s’abstenir de participer, estiment-ils. Quelques organisations et personnalités juives s’opposent également à la présence de Vapni. Elles établissent un parallèle entre les enfants juifs assassinés, commémorés à Rotterdam, et les enfants palestiniens tués à Gaza.
La bourgmestre dit « comprendre » les inquiétudes
Carola Schouten a autrefois été vice-Première ministre pour l’Union chrétienne. Ce parti chrétien entretient traditionnellement des liens étroits avec Israël et la communauté juive. Schouten affirme néanmoins recevoir un nombre croissant de réactions inquiètes au sujet de la présence de l’ambassadeur israélien. « Et je comprends ces inquiétudes », déclare-t-elle.
Elle souhaite discuter avec les organisateurs de la manière de « préserver autant que possible la dignité de la commémoration ». Elle souligne parallèlement que cette journée doit être consacrée « aux victimes de l’époque » et aux souffrances qu’elles-mêmes et leurs familles ont endurées. Elle ne précise pas si l’invitation adressée à Vapni doit être retirée.
Les organisateurs maintiennent l’invitation
Les organisateurs ne voient aucune raison d’écarter Vapni. Un représentant d’Israël assiste depuis des années à la cérémonie, à la demande de la communauté juive. Il s’agit parfois de l’ambassadeur, parfois de son représentant.
« Notre priorité est la dignité de la cérémonie et la commémoration des victimes juives de Rotterdam », explique le président Theo Kemperman. « Il est regrettable que ces questions soient soudainement mêlées à l’événement. » L’ambassade a toutefois été invitée à veiller à ce que Vapni prononce un bref discours dépourvu de contenu politique.
Au conseil communal de Rotterdam, les tentatives visant à écarter Vapni ne font pas non plus l’unanimité. Une conseillère du parti libéral VVD les juge « totalement déplacées ».
« Il s’agit d’une commémoration de l’Holocauste, qui ne doit pas être mêlée aux débats politiques contemporains », affirme-t-elle. « Il n’appartient pas à l’exécutif communal d’imposer aux organisateurs qui ils peuvent ou non inviter. »
« Pas un référendum sur la politique actuelle »
Plusieurs organisations juives s’opposent résolument à l’appel visant à écarter Vapni. « Ce lieu n’est pas une arène politique ; la commémoration n’est pas un référendum sur la politique actuelle », écrivent-elles. « Commémorons-nous les victimes de la Shoah ou faisons-nous dépendre le souvenir de ces atrocités de la nationalité ou de l’acceptabilité de certaines opinions politiques ? »
La présence d’un représentant israélien revêt en outre une signification historique et ne constitue certainement pas, aux yeux de ces organisations, une « déclaration politique ». Israël est notamment né des cendres de la Shoah, « comme refuge pour un peuple qui avait presque été exterminé ». Elles jugent absolument incompréhensible que le représentant de cet État soit précisément considéré comme indésirable lors d’une commémoration de la Shoah.
Elles mettent également en garde contre un « dangereux précédent ». Si un lien avec Israël suffit pour exclure une personne d’une commémoration de l’Holocauste, « des organisations, des communautés ou des orateurs juifs entretenant un lien avec Israël » pourraient bientôt être considérés, eux aussi, comme indésirables.
« Que l’ambassadeur d’Israël soit le bienvenu, comme les années précédentes », écrivent-elles. Cela devrait en réalité aller de soi. Non parce que le gouvernement israélien serait au-dessus de toute critique, mais parce qu’une commémoration de la Shoah n’est pas un vote sur sa politique.
Voilà où nous en sommes
La guerre à Gaza et la politique du gouvernement israélien peuvent faire l’objet d’un débat vigoureux. Mais conditionner la présence de l’ambassadeur d’Israël à cette commémoration à la politique actuelle revient exactement à faire ce que dénoncent les organisations juives : transformer le souvenir de la Shoah en « référendum sur la politique du moment ».