L’Inde, poly-puissance mondiale au centre du grand réalignement occidental
Longtemps héritière du non-alignement, l’Inde de Narendra Modi s’impose désormais comme une poly-puissance mondiale courtisée par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, Israël et même l’Ukraine. Mais New Delhi entend rester libre, multipolaire et impossible à enrôler.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
L’Inde de Narendra Modi devient un partenaire central pour l’Occident, entre défense, commerce, technologie et diplomatie, sans renoncer à son autonomie stratégique.
Il y a encore trente ans, l’Inde demeurait l’une des grandes héritières du non-alignement, solidaire de la cause palestinienne, proche de Moscou, méfiante à l’égard d’Israël et soucieuse de tenir les grandes puissances occidentales à distance. En 2026, le décor a profondément changé. New Delhi reste officiellement attachée à son autonomie stratégique, mais l’Inde n’est plus seulement un partenaire du Sud global. Elle est devenue une poly-puissance mondiale, à la fois démographique, militaire, technologique, commerciale, spatiale, agricole et diplomatique. Et c’est précisément cette combinaison rare qui pousse les capitales occidentales à accélérer leur rapprochement avec elle.
Le phénomène se lit désormais sur plusieurs fronts à la fois. La France multiplie les gestes de séduction stratégique. Le Royaume-Uni s’apprête à faire entrer en vigueur un accord de libre-échange majeur. Les États-Unis avancent vers un compromis commercial. L’Ukraine cherche à resserrer ses liens avec New Delhi pour ne pas laisser Moscou monopoliser ses anciennes amitiés du Sud global. Israël, enfin, a fait de l’Inde l’un de ses partenaires les plus fiables dans un monde où son isolement diplomatique s’aggrave.
Le paradoxe est là : l’Occident se rapproche de l’Inde au moment même où l’Inde refuse de devenir occidentale au sens politique du terme. Elle coopère, achète, vend, codéveloppe, négocie, arbitre, mais ne s’aligne pas. Elle accepte les offres, jamais la subordination.
La fin du vieux non-alignement sentimental
L’évolution la plus spectaculaire concerne sans doute Israël. Lorsque le Hamas a attaqué Israël en octobre 2023, tuant environ 1.200 personnes, le premier appel reçu par Benyamin Netanyahou ne serait venu ni de Washington ni d’une capitale européenne, mais de New Delhi. Narendra Modi avait alors exprimé sa solidarité avec Israël, parlant d’attaques terroristes et inscrivant aussitôt l’événement dans une grille de lecture familière à son propre électorat : celle d’une lutte commune contre l’islamisme radical.
Ce geste résume une mutation profonde de la diplomatie indienne. L’Inde de Jawaharlal Nehru s’était opposée au partage de la Palestine en 1947 et n’avait pleinement reconnu Israël qu’en 1992. L’Inde de Modi, elle, assume publiquement un partenariat stratégique avec l’État hébreu, fondé sur la défense, le renseignement, l’armement, la surveillance, les technologies agricoles, l’innovation et une proximité idéologique entre deux nationalismes de civilisation.
Le tournant ne date pas d’hier. Pendant la guerre de Kargil, en 1999, Israël avait fourni à l’Inde des équipements militaires décisifs alors que New Delhi se heurtait encore à des restrictions occidentales liées à ses essais nucléaires. Puis les attentats islamistes de Mumbai, en 2008, ont contribué à installer dans les opinions publiques indienne et israélienne l’idée d’une vulnérabilité partagée. En 2017, Narendra Modi est devenu le premier Premier ministre indien à se rendre en Israël. Benyamin Netanyahou lui a rendu visite en Inde l’année suivante. Depuis, la relation s’est densifiée au point de devenir presque structurante.
Israël, laboratoire de la nouvelle diplomatie indienne
Pour Israël, ce partenariat est devenu d’autant plus précieux que l’État hébreu affronte une hostilité croissante en Europe depuis la guerre à Gaza et les accusations portées contre Netanyahou par la Cour pénale internationale. Là où de nombreuses capitales occidentales prennent leurs distances, New Delhi reste beaucoup plus prudente. L’Inde continue d’affirmer son soutien à une solution à deux États et son aide humanitaire aux Palestiniens, mais elle évite les condamnations frontales qui dominent une partie du débat européen.
Cette retenue indienne irrite l’opposition à New Delhi, qui accuse Modi d’avoir affaibli la tradition morale indienne au profit d’une amitié personnelle et idéologique avec Netanyahou. Mais du point de vue du gouvernement indien, Israël représente un partenaire d’une fiabilité rare. Il vend des armes sans les mêmes conditions politiques que d’autres fournisseurs, partage du renseignement sur les réseaux islamistes et codéveloppe des systèmes utiles à l’armée indienne face au Pakistan.
Le système antimissile Barak, les drones Hermes, les armes légères produites en Inde avec Israel Weapons Industries ou encore les drones Harop illustrent cette imbrication industrielle. Le conglomérat Adani, symbole du capitalisme indien sous Modi, a même acquis 70 % du port de Haïfa pour 1,2 milliard de dollars. L’Inde ne se contente donc pas d’acheter à Israël. Elle investit dans ses infrastructures, fabrique avec lui et inscrit cette relation dans la durée.
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