Madeleine de Jessey : « La pédagogie de la découverte détrône finalement le maître dans la classe »
Invitée de « C ce soir », Madeleine de Jessey attribue une partie de la crise de l’école aux doctrines pédagogiques développées depuis les années 1970. En demandant au professeur de devenir un « gestionnaire de l’apprendre » plutôt qu’un transmetteur de savoir, l’institution aurait elle-même contribué à affaiblir son autorité.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur « C ce soir », Madeleine de Jessey dénonce les doctrines pédagogiques développées depuis les années 1970 qui auraient transformé le professeur en « gestionnaire de l’apprendre ». Elle appelle à rendre aux enseignants leur rôle de détenteurs et de transmetteurs du savoir.
Et si la déconsidération des enseignants avait commencé par la manière dont l'Éducation nationale leur a appris à considérer leur propre métier ? Invitée de « C ce soir », Madeleine de Jessey s'est attaquée aux doctrines pédagogiques qui, depuis les années 1970, auraient progressivement relégué au second plan la transmission explicite des connaissances.
Son diagnostic est sévère : en demandant au professeur de ne plus se concevoir d'abord comme le détenteur d'un savoir qu'il doit transmettre, mais comme l'organisateur de situations permettant à l'enfant de découvrir ce savoir par lui-même, l'école aurait contribué à fragiliser la position de l'enseignant dans sa propre classe.
« Je suis convaincue que si les professeurs sont déconsidérés, c'est parce que les évolutions pédagogiques à partir des années 70 les ont amenés à avoir une mauvaise image d'eux-mêmes », explique-t-elle.
Du maître au « gestionnaire de l’apprendre »
Madeleine de Jessey vise particulièrement la pédagogie dite de la découverte. Le professeur n'aurait plus pour mission première d'expliquer clairement une règle, une notion ou une connaissance, mais de placer ses élèves dans des situations leur permettant de parvenir eux-mêmes au savoir attendu.
Elle résume ainsi le message qui aurait été adressé aux enseignants : « Vous n'êtes pas là pour transmettre un savoir de manière explicite à l'élève, vous êtes là pour trouver des situations plus ou moins ludiques, en tant que gestionnaire de l'apprendre, dans lesquelles les élèves finiront par trouver par eux-mêmes la leçon à retenir. »
Une conception qu'elle rattache à un principe rousseauiste : « Le précepteur ne doit pas donner de préceptes, il doit les faire trouver, il faut toujours que l'élève croie être le maître. »
Pour Madeleine de Jessey, le problème dépasse largement la querelle entre méthodes pédagogiques. C'est la place symbolique du professeur qui serait en jeu. « Ce type de pédagogie de la découverte détrône finalement le maître dans la classe, l'affaiblit dans sa position de détenteur d'un savoir, d'un savoir qui est beau, qu'il a à transmettre. »
Quand l’élève doit découvrir ce qu’on pourrait lui enseigner
Dans un message publié parallèlement sur Facebook, Madeleine de Jessey développe les conséquences qu'elle attribue à cette évolution. Elle s'appuie notamment sur un récent rapport du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan pour évoquer des classes plus bruyantes, des élèves moyens ou faibles qui peinent à comprendre ce que l'enseignant cherche à leur faire découvrir et, finalement, beaucoup de temps consacré à atteindre indirectement un savoir qui aurait pu être enseigné explicitement.
Elle cite notamment un chiffre particulièrement préoccupant : 44 % des élèves français déclareraient souffrir du bruit en classe, un niveau qu'elle présente comme un record parmi les pays étudiés dans le cadre de PISA.
Sa critique porte ainsi sur un paradoxe : une méthode conçue pour rendre l'élève davantage acteur de son apprentissage pourrait pénaliser précisément ceux qui disposent de moins de connaissances préalables pour reconstruire seuls le raisonnement attendu. Les meilleurs comprennent où le professeur veut les conduire ; les autres risquent, selon elle, de se perdre en chemin.
À l'arrivée, Madeleine de Jessey décrit « une leçon indigente et beaucoup de temps perdu », aussi bien pour l'élève que pour celui qu'elle appelle significativement « le maître — qui ne l'est plus ».
Redonner au professeur sa position de « sachant »
Mais restaurer l'autorité intellectuelle des enseignants suppose également, reconnaît-elle, de s'interroger sur leur propre formation. Madeleine de Jessey juge très faible le niveau d'une partie des candidats qui se destinent aujourd'hui au professorat des écoles et avance des moyennes de 6 sur 20 dans les académies de Créteil et de Versailles.
Son raisonnement est donc double. Il ne suffit pas de proclamer que le professeur possède une autorité particulière : encore faut-il lui donner la formation et les connaissances qui lui permettent de l'exercer.
« Il faut qu'ils aient une formation qui les consolide dans leur savoir et dans leur position de sachant », plaide-t-elle.
À cette question de la formation s'ajoutent celles du salaire et du statut. Dans son message publié sur Facebook, Madeleine de Jessey estime que les professeurs des écoles ont été privés à la fois « d'une formation digne de ce nom, d'un salaire à la hauteur de l'importance de leur mission et, surtout, de leur statut de dépositaire d'un savoir ».
Sa conclusion revient donc à une idée presque élémentaire, mais devenue à ses yeux révolutionnaire dans le débat pédagogique : pour revaloriser le professeur, il faudrait commencer par lui rendre ce qui justifie son autorité dans une salle de classe — un savoir maîtrisé, et la mission explicite de le transmettre.