« Qu’est-ce que Bercy a fait de bien depuis cinquante ans ? » : la charge d’Alain Bauer contre la haute administration
Interrogé par Darius Rochebin sur la qualité des élites françaises, Alain Bauer a livré sur LCI une charge particulièrement sévère contre Bercy. Selon le criminologue, la haute administration excelle à contrôler, taxer et collecter, beaucoup moins à gérer l’économie ou à réformer l’État.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur LCI, Alain Bauer a livré une charge sévère contre Bercy, décrivant ses hauts fonctionnaires comme de « magnifiques comptables » et dénonçant une administration qui aurait progressivement pris le pas sur la décision politique.
La haute administration française serait-elle remarquablement compétente ? À entendre Alain Bauer, tout dépend de ce que l'on entend par compétence. Invité de Darius Rochebin sur LCI, le professeur de criminologie a livré une charge particulièrement sévère contre Bercy et, plus largement, contre une administration qui aurait progressivement cessé d'exécuter les décisions politiques pour peser sur ce qu'il est possible — ou non — de réformer.
Darius Rochebin partait pourtant d'un constat plutôt flatteur. Les hauts fonctionnaires de Bercy qu'il rencontre lui paraissent souvent « très cultivés », « remarquables » et dotés d'une connaissance « brillantissime » de l'économie. Alain Bauer l'interrompt immédiatement : « Non, non, non, ce n'est pas vrai, ce sont des comptables. Ce sont de magnifiques comptables. »
🗣️ Ministère de l'économie : "Ce sont des comptables ! (...) Qu'est-ce que Bercy a fait de bien, à part inventer des impôts, au cours des cinquante dernières années ?" s'interroge Alain Bauer
— LCI (@LCI) September 10, 2026
📺 Face à @DariusRochebin pic.twitter.com/vlCh1fdPiG
« Qu'est-ce que Bercy a fait de bien depuis cinquante ans ? »
Le propos pourrait ressembler à une simple provocation contre les technocrates. Bauer développe pourtant une critique plus précise. Reprenant une formule qu'il attribue à Michel Rocard — « L'État n'est pas fait pour produire, il est fait pour contrôler » —, il décrit les hauts fonctionnaires de Bercy comme « de magnifiques contrôleurs qui se prennent pour des financiers et des gestionnaires ».
Il reconnaît que certains sont « beaucoup plus compétents et efficaces que les autres », avant d'ajouter aussitôt qu'ils ne constituent pas « la majorité du genre, comme les poissons volants ». Rochebin le trouve dur. « Non. Il faut assumer la réalité », réplique Bauer, avant de lancer un défi particulièrement peu charitable à la haute administration française.
« Qu'est-ce que Bercy a fait de bien, à part en termes de collecte de l'impôt, au cours des cinquante dernières années ? », demande-t-il. Et il invite Rochebin à poser désormais cette question à ses responsables politiques : « Qu'ils trouvent un truc formidable, à part l'invention de l'impôt et la collecte de l'impôt. »
La France, championne de la collecte
L'échange devient presque comique lorsque Darius Rochebin rappelle que les agences de notation elles-mêmes reconnaissent régulièrement à la France une qualité : sa capacité à lever l'impôt. « C'est une reconnaissance, c'est vrai », concède Bauer. « Ce n'est pas très flatteur », répond le journaliste.
« L'invention d'impôt, la collecte de l'impôt, l'impôt à la source », énumère alors Bauer : l'invention de nouveaux impôts, en permanence. L'intellectuel oppose cette efficacité fiscale à une aptitude beaucoup moins évidente, selon lui, lorsqu'il s'agit de réduire la dépense ou de transformer l'appareil public.
Sa charge touche ici un paradoxe français bien connu : la France dispose d'une administration fiscale extraordinairement puissante et d'un niveau de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés des économies développées, sans que cette capacité à lever des recettes ait empêché l'accumulation des déficits et de la dette. Bauer ne prétend pas en apporter à lui seul l'explication économique ; il attaque plutôt la culture administrative qui accompagne cette situation.
Quand Bercy « digère » ses ministres
Le passage le plus intéressant vient d'ailleurs ensuite. Le problème de Bauer n'est pas seulement que l'administration contrôlerait trop : c'est qu'elle aurait progressivement inversé la hiérarchie entre le politique et l'administratif.
Il rapporte à ce propos une formule de Dominique Strauss-Kahn, selon laquelle il existait un « temps de digestion par Bercy des ministres de l'Économie et des Finances ». Ce temps pouvait durer « d'une seconde à quelques mois ». Et lorsqu'il durait quelques mois, ironise Bauer, « on pouvait faire des réformes ».
Autrement dit, le ministre arrive avec une volonté politique ; l'administration permanente reste. À mesure que le premier apprend les contraintes techniques, budgétaires et juridiques de son ministère, le risque serait qu'il finisse par adopter les catégories de pensée de ceux qu'il était initialement chargé de diriger. La technostructure ne s'oppose alors pas nécessairement au politique : elle l'absorbe.
« L'administration était censée appliquer la décision politique »
C'est pour cette raison qu'Alain Bauer convoque longuement Michel Rocard. Il cite le RMI et la CSG, mais également ses positions sur le renseignement, l'armée, la sécurité nationale ou l'immigration, pour décrire un monde dans lequel le responsable politique assumait encore des arbitrages substantiels.
« Il avait pris des décisions politiques, des choix déterminés et l'administration était censée appliquer la décision politique, résume Bauer. Malheureusement, on a quitté cet univers. Aujourd'hui, on en est à comment ne pas faire ce qu'on devrait faire. »
C'est finalement beaucoup plus sévère que la plaisanterie initiale sur les « comptables ». Bauer ne reproche pas aux hauts fonctionnaires de manquer d'intelligence ni de diplômes. Il leur reproche précisément d'avoir transformé une compétence réelle — administrer, contrôler, calculer, prélever — en prétention à déterminer la politique économique elle-même.
La distinction n'est pas anodine. Un excellent contrôleur sait expliquer pourquoi une décision est difficile, coûteuse ou juridiquement risquée. Un responsable politique doit parfois décider malgré ces difficultés, puis en répondre devant les électeurs. Dans son diagnostic, la France aurait progressivement donné au premier le pouvoir que les institutions réservent théoriquement au second.
Et lorsqu'un État excelle à prélever davantage mais peine à se réformer lui-même, la boutade sur les « magnifiques comptables » cesse assez vite d'en être une.