« Deux semaines, ça fait pas de mal avant de repartir » : Édouard Philippe pense déjà au repos qui suivrait son élection
Édouard Philippe « adorerait » qu’un président élu en mai ne prenne ses fonctions qu’en septembre, avec au passage « une semaine » ou « deux semaines » pour se remettre d’une campagne « hyper fatigante ». Une réflexion institutionnelle qui, venant d’un candidat prônant davantage de travail, ressemble surtout à une remarquable faute politique.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Édouard Philippe souhaiterait qu’un président élu puisse disposer d’une ou deux semaines pour « décompresser » après une campagne « hyper fatigante ». Une réflexion institutionnelle qui offre à ses adversaires un angle d’attaque tout trouvé.
Il fallait sans doute y penser. La campagne présidentielle française n’a pas véritablement commencé, Édouard Philippe n’a pas encore gagné l’élection et son programme reste encore largement à dévoiler, mais l’ancien Premier ministre réfléchit déjà aux semaines qui suivraient son éventuelle victoire. Et notamment à la nécessité, pour l’heureux élu, de souffler un peu.
Invité cette semaine du podcast de Pauline Laigneau pour une conversation de plus d’une heure et demie consacrée aux coulisses du pouvoir, le candidat d’Horizons s’est livré à une réflexion institutionnelle qui aurait probablement suscité moins de réactions dans un amphithéâtre de droit constitutionnel. À quelques mois d’une présidentielle, elle prend une tout autre saveur.
« Une semaine, ça fait pas de mal »
Édouard Philippe part d’un problème réel : en France, le président nouvellement élu doit prendre ses fonctions et former très rapidement un gouvernement. Une précipitation qu’il juge peu satisfaisante.
Découper une minute de raisonnement pour conserver quelques secondes qui lui font dire l’inverse de sa conclusion : drôle de conception du débat public…
— Edouard Philippe (@EPhilippe_LH) September 10, 2026
Le RN est décidément plus à l’aise pour fabriquer des polémiques à partir de phrases tronquées que pour répondre sérieusement… pic.twitter.com/EdS32PGDCh
« Moi, j’adorerais un système dans lequel le président est élu en mai et il prend ses fonctions en septembre », explique-t-il. Entre les deux, poursuit l’ancien Premier ministre, le vainqueur aurait le temps « de se reposer, de décompresser après une élection présidentielle qui est hyper usante, hyper fatigante ».
Et entre mai et septembre, il a le temps, un, de se reposer, de décompresser après une élection présidentielle qui est hyper usante, hyper fatigante.
Édouard Philippe
Édouard Philippe prend soin de préciser qu’il ne réclame évidemment pas un trimestre à la plage. « Je dis pas qu’il doit prendre trois mois de vacances, mais franchement une semaine, ça fait pas de mal. Deux semaines, ça fait pas de mal avant de repartir. » Le reste du délai permettrait de consulter les partenaires sociaux, de rencontrer des chefs d’État étrangers, de constituer les équipes et de préparer l'action gouvernementale avant un véritable démarrage en septembre.
Je dis pas qu’il doit prendre trois mois de vacances, mais franchement une semaine, ça fait pas de mal. Deux semaines, ça fait pas de mal avant de repartir.
Édouard Philippe
L'idée n'est donc pas intrinsèquement absurde. Elle devient simplement politiquement désastreuse dès qu'on l'extrait du séminaire institutionnel pour la replacer dans une campagne présidentielle française.
Le candidat qui veut faire travailler davantage les Français
Car Édouard Philippe traîne depuis longtemps une image de technocrate sérieux, raisonnable et gestionnaire, davantage porté sur la réforme que sur les grandes envolées populaires. Il appartient surtout à une famille politique qui demande régulièrement aux Français de travailler davantage et a lui-même défendu l'allongement de la durée du travail pour financer le modèle social français.
Dès lors, entendre celui qui aspire à diriger le pays expliquer combien une campagne présidentielle est « hyper usante, hyper fatigante » et combien « une semaine » ou « deux semaines » de repos feraient du bien au vainqueur constitue un cadeau politique d'une rare générosité.
Ses adversaires ne l'ont naturellement pas refusé. Le député RN Sébastien Chenu s'est moqué de ceux qui « veulent faire bosser les Français toujours plus longtemps » mais ont eux-mêmes « besoin de décompresser ». Éric Ciotti a également attaqué : « Le droit à la paresse n’existe pas pour un président de la République », avant de rappeler à Édouard Philippe son appartenance au premier cercle du macronisme.
Non Édouard Philippe, le droit à la paresse n’existe pas pour un Président de la République.
— Eric Ciotti (@eciotti) September 11, 2026
Qui plus est de la maison France en feu, ruinée et au bord de l’abîme suite à 10 ans de macronisme dont vous êtes un pilier porteur et personnage clé. pic.twitter.com/trJjMb7rE6 https://t.co/l3ClSmr3MZ
Le publicitaire Frank Tapiro a poussé la plaisanterie jusqu'au bout : « Bonnes vacances Édouard Philippe. » Plus intéressante est sans doute la réaction du journaliste Jean-Dominique Merchet : « Mais sur quelle planète politique vit Édouard Philippe ? Une présidentielle n’est pas un colloque au Conseil d’État. »
Mais sur quelle planète politique vit @EPhilippe_LH ? Une présidentielle n’est pas un colloque au Conseil d’Etat. https://t.co/ciUu9myQET
— jean-dominique merchet (@jdomerchet) September 11, 2026
Une remarque défendable, une faute politique
C'est probablement là que réside le véritable problème. Pris intégralement, le raisonnement de l'ancien Premier ministre n'est pas celui d'un homme réclamant des vacances aux frais de la République. Édouard Philippe imagine une transition présidentielle plus longue permettant au nouvel exécutif de se préparer. D'autres démocraties organisent effectivement un délai beaucoup plus important entre l'élection et l'investiture.
Mais la politique n'est précisément pas un exercice dans lequel les phrases existent indépendamment de celui qui les prononce, du moment où elles sont prononcées et de l'image qu'elles projettent. Un candidat qui aspire à gouverner une France lourdement endettée, politiquement fracturée et confrontée à des réformes difficiles ne peut guère s'étonner que l'évocation spontanée de son besoin de « décompresser » fasse sourire.
Édouard Philippe a accusé le RN de « fabriquer des polémiques à partir de phrases tronquées ». Il n'a pas entièrement tort : l'extrait viral réduit une réflexion plus longue sur l'organisation de la transition présidentielle. Mais il manque ainsi une partie du problème. Une campagne consiste aussi à ne pas tendre soi-même à ses adversaires les ciseaux avec lesquels ils découperont vos phrases.
« Sur quelle planète politique vit Édouard Philippe ? »
L'épisode est d'autant plus révélateur que l'ancien Premier ministre cherche depuis des années à construire une stature présidentielle sur le sérieux, la compétence et la préparation. Il ne promet pas le grand soir : il promet précisément de savoir comment fonctionne l'État.
C'est pourquoi cette petite minute lui va si mal. Elle donne l'impression d'un homme qui pense la présidence comme un problème d'organisation administrative avant de la penser comme une conquête politique. Il envisage le calendrier, les consultations, la constitution des équipes, la période de récupération et la rentrée de septembre. Tout cela est parfaitement rationnel. Rien de tout cela ne donne particulièrement l'impression d'une urgence à gouverner.
Jean-Dominique Merchet résume donc assez bien la mésaventure : « Une présidentielle n’est pas un colloque au Conseil d’État. » Édouard Philippe vient d'en faire l'expérience. À force de réfléchir sérieusement à ce qu'il ferait après sa victoire, encore faudrait-il éviter de donner aux électeurs l'impression qu'il commence par prévoir ses congés.