Benjamin Haddad aime le style de Paul Morand : pour LFI, c’est déjà « scandaleux »
Benjamin Haddad avait simplement salué le talent littéraire de Paul Morand. Il aura suffi de quelques lignes pour que Mathilde Panot et Manuel Bompard lui reprochent de rendre hommage à un écrivain antisémite et compromis avec Vichy. Une polémique qui en dit long sur une époque où lire semble parfois devenu synonyme d’adhérer.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Mathilde Panot et Manuel Bompard reprochent à Benjamin Haddad d’avoir salué Paul Morand malgré son antisémitisme et son engagement sous Vichy. Une polémique sur la distinction entre l’œuvre, l’écrivain et ses lecteurs.
Il aura donc suffi à Benjamin Haddad d’aimer Paul Morand pour se retrouver sommé de s’en expliquer politiquement. Le 6 septembre, le ministre délégué chargé de l’Europe qualifiait l’auteur d’Ouvert la nuit et de Fermé la nuit de « plus grand chroniqueur des années folles ». Manuel Bompard avait aussitôt jugé cet hommage « scandaleux ».
L’affaire aurait pu en rester à cette curieuse querelle littéraire. Elle a rebondi lorsque Benjamin Haddad, interrogé sur Sud Radio, a dénoncé le danger que représenterait selon lui l’arrivée de La France insoumise au pouvoir. Mathilde Panot a alors dégainé Morand comme une pièce à conviction : « C’est le même Benjamin Haddad qui a fait l’éloge il y a quelques jours d’un auteur antisémite, traître à la patrie et partisan de Philippe Pétain et de Pierre Laval qui ose venir parler ? »
C’est le même Benjamin Haddad qui a fait l’éloge il y a quelques jours d’un auteur antisémite, traître à la patrie et partisan de Philippe Pétain et de Pierre Laval qui ose venir parler ? https://t.co/niA5rfPGgS
— Mathilde Panot (@MathildePanot) September 10, 2026
Le crime de lire Paul Morand
Sur les engagements de Paul Morand, le débat est pourtant assez vite réglé. Diplomate et immense figure de la littérature française de l’entre-deux-guerres, l’écrivain choisit Vichy plutôt que la France libre en 1940, fut ambassadeur du régime à Berne et son antisémitisme est abondamment documenté. Benjamin Haddad ne tente d'ailleurs nullement de le réhabiliter : « Bien sûr que Morand était un salaud et un collabo. Personne ne l’ignore », répond-il.
Mais le ministre revendique une distinction qui paraissait autrefois assez élémentaire : juger un homme n’oblige pas à brûler ses livres. « Refusez-vous de lire le Voyage ou Guerre de Céline ? Refusez-vous de toucher à L’Homme pressé ? Ou de lire les auteurs compromis avec le stalinisme ? C’est votre choix mais il est bien triste. » Et il ajoute : « J’ai la faiblesse de penser qu’on peut à la fois aimer Annie Ernaux et les Hussards. Je vous laisse à vos autodafés. »
Je suis un fou de littérature. Et je l’assume: je lis Balzac, Flaubert, Grossman, Roth, Houellebecq, Vargas Llosa, Olga Tokarczuk ou Le Carré.
— Benjamin Haddad (@benjaminhaddad) September 10, 2026
Et parfois je partage spontanément ce que je lis ou vois au cinéma. Bien sûr que Morand était un salaud et un collabo. Personne ne… https://t.co/LSPR2WwYhd
La question est embarrassante pour ses accusateurs, parce qu’appliquer leur raisonnement avec constance produirait une bibliothèque française singulièrement clairsemée. Céline resterait évidemment infréquentable ; Aragon devrait répondre du stalinisme ; Drieu la Rochelle disparaîtrait ; quantité d’intellectuels séduits par Mao ou le communisme soviétique devraient à leur tour être précédés d’un avertissement idéologique avant qu’un responsable politique puisse seulement reconnaître leur talent.
« Je me fiche de disserter »
Mathilde Panot a pourtant persisté, avec une réponse qui résume peut-être mieux encore le problème : « Je me fiche de disserter avec vous sur vos préférences littéraires. Je ne suis pas votre amie. » Avant d’asséner : « Lorsque vous faites l’éloge d’un auteur pétainiste et antisémite cela a un sens précis. Point à la ligne. »
Je me fiche de disserter avec vous sur vos préférences littéraires.
— Mathilde Panot (@MathildePanot) September 11, 2026
Je ne suis pas votre amie.
Ce que je sais, c’est que vous êtes ministre du gouvernement de la République Française.
Et lorsque vous faites l’éloge d’un auteur pétainiste et antisémite cela a un sens précis.… https://t.co/2gv7iehI1L
Quel « sens précis » ? La présidente du groupe LFI ne le précise justement pas. Haddad a expressément condamné l’homme et ses engagements ; il ne reste donc, pour nourrir le soupçon, que son admiration pour l’écrivain. Et il y a quelque chose d’assez remarquable à ouvrir un procès sur les goûts littéraires d’un adversaire avant d’expliquer que l’on se « fiche de disserter » sur ses goûts littéraires.
Manuel Bompard a formulé une objection un peu plus substantielle : « Lisez ce que vous voulez. Mais ne rendez pas hommage à un collaborationniste et antisémite notoire avec votre compte officiel de ministre de la République française. » On peut au moins discuter cette position : un membre du gouvernement est-il soumis, jusque dans ses lectures, à une prudence symbolique particulière ? Mais elle conduit tout de même à cette étrange situation où un ministre de la République peut lire Morand en privé, à condition de ne surtout pas dire publiquement qu’il l’écrit admirablement.
Morand réduit à son dossier politique
Car Paul Morand n’est pas seulement un ancien diplomate de Vichy dont il faudrait consulter le dossier avant d’ouvrir un livre. Il est aussi l’un des grands stylistes français du XXe siècle, auteur de L’Homme pressé, Ouvert la nuit, Fermé la nuit ou Venises, maître d’une prose rapide, elliptique, mondaine et nerveuse qui a profondément marqué les lettres françaises.
Le reconnaître n’absout rien. C’est même tout le contraire : une civilisation littéraire suffisamment adulte doit pouvoir tenir simultanément deux idées dans sa tête. Paul Morand a eu des engagements politiques condamnables ; Paul Morand fut un écrivain considérable. La seconde proposition n’efface pas la première, pas davantage que la première n’abolit magiquement la seconde.
C’est précisément cette faculté de distinction que la polémique semble avoir perdue. L’auteur politiquement coupable contamine l’œuvre ; l’œuvre contamine celui qui l’admire ; et le lecteur finit par devoir justifier publiquement ses fréquentations. La littérature cesse alors d’être un domaine dans lequel on rencontre des génies, des imbéciles, des salauds et parfois les trois réunis, pour devenir une sorte d’annexe du registre de moralité politique.
« Une époque de neuneus »
Eugénie Bastié a résumé plus brutalement l’épisode : « Benjamin Haddad se prend un torrent d’injures de la part des insoumis et de leurs affidés parce qu’il a dit du bien du style de Paul Morand. On vit vraiment une époque de neuneus. »
Benjamin Haddad se prend un torrent d'injures de la part des insoumis et de leurs affidés parce qu'il a dit du bien du style de Paul Morand.
— Eugénie Bastié (@EugenieBastie) September 10, 2026
On vit vraiment une époque de neuneus. https://t.co/VDQImOI0Qk
La formule est rude. Mais le spectacle d’une responsable politique reprochant à un ministre de lire Morand tout en déclarant qu’elle se « fiche de disserter » sur la littérature lui donne une certaine efficacité. Surtout lorsqu’elle prétend que cette admiration aurait nécessairement « un sens précis » qu’elle se garde ensuite d’expliciter.
Benjamin Haddad pourra donc continuer à lire Paul Morand sans devenir pétainiste, Céline sans devenir antisémite et Annie Ernaux sans adopter ses convictions politiques. Cela ne constitue ni une compromission ni un mystérieux message codé. Cela porte un nom beaucoup plus ancien et beaucoup plus simple : avoir une bibliothèque.