« On est au bout d’un modèle » : Gabriel Attal découvre les limites du macronisme
Après la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, Gabriel Attal assure que le « barrage » à l’extrême droite ne suffit plus et réclame « une vision », des « mesures concrètes » et un « changement profond de modèle ». Le diagnostic est sévère.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Gabriel Attal estime que le barrage à l’extrême droite ne constitue plus un projet et veut « changer profondément de modèle ». Mais derrière les appels à la vision et au concret, les propositions restent à trouver.
La victoire spectaculaire de l’AfD en Saxe-Anhalt aura au moins permis à Gabriel Attal de faire une découverte : demander aux électeurs de faire barrage à l’extrême droite ne constitue pas, en soi, un projet politique.
« C’est un vrai signal d’alarme », a réagi dimanche l’ancien Premier ministre sur BFMTV. Selon lui, le « barrage contre l’extrême droite » ou le « pare-feu » allemand ne constitue pas « un projet politique suffisant pour que vous ayez une majorité d’électeurs qui viennent y adhérer ». Jusqu’ici, difficile de lui donner tort.
Gabriel Attal en tire même une leçon pour la présidentielle française : « On a besoin de porter une vision, des mesures concrètes pour changer le quotidien des Français. » Sur X, il reprend presque exactement le même raisonnement : « C’est par la vision, par les propositions que nous porterons un optimisme. Que nous bâtirons un chemin d’espoir pour les Français. » Reste une petite difficulté : quelle vision ? Quelles propositions ?
La victoire de l'extrême droite en Saxe-Anhalt doit constituer un signal d'alarme.
— Gabriel Attal (@GabrielAttal) September 6, 2026
Un signal d’alerte pour tous ceux qui pensent que proposer à nos compatriotes de faire barrage à l'extrême droite constitue un projet politique.
C’est par la vision, par les propositions que nous… pic.twitter.com/GROIKytgz8
Dire qu’il faut une vision n’est pas avoir une vision
La suite de l’intervention devait précisément permettre de le savoir. Elle offre surtout un remarquable catalogue de la langue politique contemporaine.
Il faudrait « garder la main ou reprendre la main dans un monde qui change ». La France et l’Allemagne seraient « arrivées au bout d’un modèle ». Face au « retour des empires », au protectionnisme américain, à l’offensive commerciale et industrielle chinoise et à la menace russe, il faudrait donc « réinventer notre modèle ».
Et pas à moitié. Gabriel Attal prévient qu’il ne suffira plus de « bouger quelques curseurs par-ci ou par-là ». Modifier un peu l’âge de départ à la retraite ou quelques aides et taxes ne serait plus à la hauteur de la situation. « On est au bout d’un modèle. Un modèle social, un modèle économique, un modèle sécuritaire, un modèle éducatif. »
Le constat est considérable. Le programme qui devrait logiquement le suivre l’est beaucoup moins, puisqu’il n’apparaît pas encore. Dire qu’il faut une vision n’est pas avoir une vision. Promettre des « mesures concrètes » n’est pas proposer des mesures concrètes. Annoncer qu’il faut « réinventer notre modèle » ne renseigne guère sur celui qui doit lui succéder.
C’est toute l’étrangeté de ce discours : Gabriel Attal explique longuement que la politique ne peut plus se réduire à la communication et aux ajustements technocratiques, mais le fait précisément dans le langage de la communication politique.
L’homme du modèle découvre que le modèle est épuisé
La contradiction devient plus intéressante encore lorsqu’on se souvient du parcours de celui qui parle.
Gabriel Attal n’est pas un nouvel arrivant observant de l’extérieur l’épuisement d’un système. Porte-parole du gouvernement, ministre des Comptes publics, ministre de l’Éducation nationale puis Premier ministre d’Emmanuel Macron, il a occupé pendant des années quelques-uns des postes les plus importants du pouvoir.
Le voilà désormais expliquant que la France est arrivée « au bout » de son modèle social, économique, sécuritaire et éducatif. La formule appelle naturellement une question : si l’ancien Premier ministre juge aujourd’hui le modèle aussi profondément épuisé, qu’a-t-il compris depuis son départ de Matignon qu’il ne pouvait appliquer lorsqu’il disposait lui-même du pouvoir ?
Il ne s’agit pas de lui reprocher d’avoir changé d’analyse. Un responsable politique peut tirer les leçons de son passage aux affaires. Encore faut-il alors expliquer lesquelles, et surtout ce qu’il ferait désormais autrement. C’est précisément ce qui manque encore ici.
La politique qui parle de la politique
Le phénomène dépasse d’ailleurs Gabriel Attal. Une partie croissante du discours politique consiste à ne plus exposer directement un projet, mais à expliquer comment il faudrait construire un projet.
Il faut « parler aux Français », « répondre à leurs préoccupations », « retrouver de l’espoir », « porter une vision », « proposer du concret », « changer de méthode », « reprendre la main ». Chacune de ces formules est difficilement contestable, précisément parce qu’aucune ne tranche encore une question politique.
Faut-il diminuer massivement la dépense publique ou augmenter certains prélèvements ? Réduire l’immigration, et comment ? Revenir sur quelles politiques éducatives ? Modifier quel équilibre de l’État social ? Quelle industrie protéger de la concurrence chinoise, à quel prix et par quels instruments ? Quelle politique énergétique ? Quelle articulation entre souveraineté française et intégration européenne ?
C’est lorsqu’on répond à ces questions que commence réellement un projet politique. Et c’est aussi à cet instant qu’apparaissent les désaccords, les perdants, les coûts et les arbitrages que le vocabulaire de la « vision » permet précisément de laisser momentanément hors champ.
« Changer profondément ce modèle »
La phrase la plus révélatrice de Gabriel Attal est peut-être celle-ci : « L’enjeu, ce n’est pas d’appliquer des mesures de soins palliatifs sur ce modèle, c’est de changer profondément ce modèle. »
La formule est excellente. Elle pourrait être prononcée par presque n’importe quel candidat souhaitant incarner une rupture. Mais un modèle social, économique, sécuritaire et éducatif ne se « change » pas comme on change de slogan. Il faut décider ce que l’on conserve, ce que l’on supprime, qui paiera davantage, qui recevra moins, quelles libertés seront accrues, quelles contraintes seront imposées et quelle conception du pays ordonnera l’ensemble.
Gabriel Attal a peut-être raison sur l’essentiel : le vieux réflexe consistant à agiter la menace de l’extrême droite pour agréger une majorité électorale semble de moins en moins efficace. La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, où le parti a recueilli près de 44 % des suffrages selon les résultats, constitue à cet égard un avertissement difficile à ignorer.
Mais c’est justement parce que le « barrage » ne suffit plus que sa conclusion appelle davantage que des mots.
L’ancien Premier ministre promet une vision, des propositions, de l’optimisme, de l’espoir, une reprise en main et un changement de modèle. Tout cela viendra peut-être. Pour l’heure, Gabriel Attal vient surtout de découvrir une vérité assez ancienne : la communication ne remplace pas le fond. Reste à ne pas en faire seulement un nouvel élément de communication.