François Fillon et la fin d’un monde : quand la droite ne choisit plus Macron contre Le Pen
En 2017, François Fillon appelait sans ambiguïté à voter Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Neuf ans plus tard, l’ancien Premier ministre assure qu’il ne le ferait « certainement pas ». Derrière son revirement personnel apparaît une mutation beaucoup plus profonde de la droite française.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
François Fillon affirme qu’il n’appellerait plus à voter Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Neuf ans après 2017, son revirement illustre la transformation profonde de la droite française et l’effacement du front républicain.
Le soir du 23 avril 2017, François Fillon vient de perdre l’élection présidentielle. Éliminé au premier tour après une campagne ravagée par les affaires, le candidat de la droite ne tergiverse pourtant guère sur la conduite à tenir deux semaines plus tard : face à Marine Le Pen, il annonce qu’il votera Emmanuel Macron.
Neuf ans ont passé. Interrogé par le média Legend sur ce qu’il ferait aujourd’hui face au même duel, l’ancien Premier ministre répond tout autrement.
« Je n’appellerais certainement pas à voter pour Emmanuel Macron après le constat que le pays s’enfonce dans la crise », affirme-t-il.
Appellerait-il donc à voter Marine Le Pen ? François Fillon ne va pas jusque-là. Il rappelle qu’un tel choix lui paraissait « impossible » en 2017 puis, lorsqu’on lui demande ce qu’il ferait désormais, refuse de trancher.
En 2017, Macron était encore le recours évident
François Fillon n’était pas un centriste égaré chez Les Républicains. Conservateur sur les questions de société, partisan d’une politique économique libérale, défenseur d’une ligne ferme sur l’autorité et l’immigration, il incarnait une droite française classique dont il avait occupé presque toutes les fonctions jusqu’à Matignon.
Mais cette droite conservait alors une frontière infranchissable. On pouvait combattre Emmanuel Macron au premier tour, dénoncer son programme ou refuser de rejoindre sa majorité. Lorsque le choix se réduisait à Macron ou Le Pen, l’ancien ministre socialiste demeurait cependant, pour l’essentiel de la droite de gouvernement, le candidat du champ républicain acceptable.
Fillon expliquait d’ailleurs à l’époque considérer Emmanuel Macron comme un homme « de droite ». Ce monde politique paraît aujourd’hui singulièrement éloigné.
Car la déclaration de François Fillon ne survient pas isolément. Depuis 2017, une partie croissante de la droite française a cessé de considérer le Rassemblement national comme un adversaire d’une nature fondamentalement différente des autres. Les convergences sur l’immigration, la sécurité, l’identité ou encore le rapport à l’autorité ont parallèlement rapproché des électorats autrefois séparés par une frontière presque étanche. Le « front républicain », longtemps automatique, est devenu une question politique parmi d’autres.
Le macronisme a lui aussi changé de statut
Mais expliquer cette évolution par la seule normalisation du Rassemblement national serait incomplet.
Quelque chose s’est également produit de l’autre côté de l’équation : après neuf années de pouvoir, Emmanuel Macron n’incarne plus nécessairement, aux yeux d’une partie de la droite, l’alternative modérée et rassurante qu’il pouvait représenter en 2017.
C’est précisément ce que dit François Fillon lorsqu’il justifie son refus actuel par le constat d’un pays qui « s’enfonce dans la crise ».
Dette publique, instabilité politique, immigration, sécurité, réformes sociétales, exercice vertical du pouvoir : sur nombre de sujets, une fraction de la droite traditionnelle ne regarde plus le macronisme comme un moindre mal naturel face au RN, mais comme un pouvoir dont elle dresse désormais elle-même un réquisitoire sévère.
Le déplacement est considérable. En 2017, la question posée à un responsable de droite était essentiellement : comment pourriez-vous ne pas choisir Macron face à Marine Le Pen ?
En 2026, elle devient progressivement : pourquoi faudrait-il encore considérer ce choix comme allant de soi ?
Le cordon sanitaire s’efface
La France rejoint ainsi un mouvement observable dans une grande partie de l’Europe.
Pendant des décennies, la droite traditionnelle a établi autour des formations situées à sa droite un « cordon sanitaire » plus ou moins hermétique. Les partis pouvaient parfois partager certains diagnostics ou se disputer les mêmes électeurs, mais l’exercice commun du pouvoir et, a fortiori, le soutien électoral demeuraient proscrits.
Cette frontière s’est considérablement érodée. En France, le phénomène ne signifie pas que l’ancienne droite républicaine se serait collectivement convertie au Rassemblement national. François Fillon lui-même se garde soigneusement d’annoncer un vote Le Pen.
C’est justement ce qui rend sa déclaration révélatrice. Il n’est pas nécessaire de choisir le RN pour que le vieux mécanisme disparaisse. Il suffit que voter contre lui ne constitue plus un impératif supérieur à tous les autres.
François Fillon était, en 2017, l’un des représentants les plus accomplis de cette droite de gouvernement qui pouvait être très conservatrice tout en considérant l’arrivée du Front national au pouvoir comme une ligne rouge absolue. Neuf ans plus tard, placé devant exactement le même choix, il ne choisirait plus Emmanuel Macron. Ce n’est pas encore un ralliement. C’est la disparition d’un réflexe.