Joël Kotek / Viviane Teitelbaum : deux séquences d’un même débat
Joël Kotek quitte sa fonction de directeur de publication de Regards (CCLJ) pour mieux combattre l'antisémitisme auprès de l'Institut Jonathas. La sénatrice Viviane Teitelbaum prend la défense de Joël Kotek dans une interview sur radio Judaïca.
Publié par A JS
Résumé de l'article
Le départ de Joël Kotek et les prises de position de Viviane Teitelbaum mettent en lumière un climat de tension croissant autour de l’antisémitisme en Belgique, entre controverses institutionnelles, banalisation dénoncée et sentiment d’un débat de plus en plus contraint.
Sommaire
- « Au revoir, donc. Pas adieu »
- Un climat jugé préoccupant
- De la marginalisation au silence
- Une éviction contestée
- Un nouveau combat
- Viviane Teitelbaum : Une parole antisémite « libérée »
- L’affaire Joël Kotek, une décision « incompréhensible »
- Pressions pour un revirement politique
- Une représentation belge remise en question
« Au revoir, donc. Pas adieu »
Après deux décennies à diriger Regards, son directeur de publication annonce son retrait. Il évoque un long parcours fait d’engagement et de confrontations assumées, mais estime que le contexte actuel ne permet plus une parole libre. À ses yeux, le débat public glisse vers l’autocensure et la prudence excessive.
Ce départ marque un tournant personnel. L’intéressé entend désormais consacrer l’essentiel de son énergie à l’Institut Jonathas, fondé deux ans plus tôt, avec l’ambition de combattre un phénomène ancien qu’il juge toujours actif.
Un climat jugé préoccupant
L’auteur décrit une détérioration progressive de la situation des Juifs en Europe. Sans évoquer un danger comparable aux tragédies du XXe siècle, il estime que certaines évolutions rappellent des logiques anciennes.
Selon lui, une suspicion diffuse réapparaît, contraignant les individus à se justifier pour exister dans l’espace public.
Il souligne un renversement des accusations historiques. Hier associés à la révolution, les Juifs sont aujourd’hui assimilés à des courants opposés, mais toujours désignés comme responsables. Derrière ces mutations, il voit une constante, la volonté d’exclure ceux qui refusent de se conformer à certaines attentes, notamment vis-à-vis d’Israël.
De la marginalisation au silence
L’enjeu ne serait plus physique mais social et symbolique. L’auteur décrit une forme d’exclusion progressive, où certaines positions deviennent inacceptables dans le débat public. Défendre l’existence d’Israël sans adhérer à toutes ses orientations politiques expose à la suspicion.
Il affirme que certains sujets sont devenus difficiles à aborder. Évoquer des formes d’antisémitisme liées à des milieux spécifiques, contester certaines qualifications employées dans le conflit au Proche-Orient ou encore décrire la situation belge entraînerait des sanctions informelles dans les milieux médiatiques et académiques.
Une éviction contestée
Cette analyse s’appuie aussi sur une expérience personnelle. Après près de quinze ans au sein de la délégation belge de l’IHRA, l’auteur a été écarté de ses fonctions. Il rapporte que cette décision fait suite à une intervention lors d’une réunion à Jérusalem, où il a évoqué la situation des Juifs en Belgique, voir notre article consacré à ce sujet.
Durant cette prise de parole, il dit avoir mentionné plusieurs faits précis, dont des caricatures controversées, l’affaire Brusselmans ou encore des menaces visant Viviane Teitelbaum. Une intervention brève, mais qui aurait suscité des critiques internes. Peu après, la Fédération Wallonie-Bruxelles lui a notifié la fin de son mandat.
Selon lui, il lui est reproché d’avoir dépassé son rôle en abordant des réalités contemporaines pourtant au cœur des missions de l’organisation. Il y voit un paradoxe majeur : une institution dédiée à la mémoire et à la lutte contre l’antisémitisme qui éviterait d’en traiter les formes actuelles.
Un nouveau combat
Ce départ s’accompagne d’une réorientation assumée. L’Institut Jonathas devient désormais sa priorité, avec l’objectif de poursuivre ce qu’il considère comme un combat essentiel.
S’il reconnaît que cette décision suscitera des réactions contrastées, il adresse un message à ses lecteurs fidèles. Il évoque une page qui se tourne, sans renoncer à intervenir dans le débat public. À ses yeux, il ne s’agit pas d’un retrait définitif, mais d’un repositionnement.
Viviane Teitelbaum : Une parole antisémite « libérée »
Dans une interview accordée à Radio Judaïca, la sénatrice belge et cofondatrice de l’Institut Jonathas dresse un constat sans détour : l’antisémitisme connaît aujourd’hui une forme de banalisation inquiétante, en Belgique comme ailleurs en Europe.
Viviane Tetelbaum estime que la parole antisémite s’est libérée et que les lignes rouges sont désormais franchies, en Belgique comme ailleurs en Europe. Chaque jour donne le sentiment d’avoir atteint un seuil critique, aussitôt dépassé par de nouvelles expressions, menaces et insultes.
Elle décrit une situation où « tout semble permis pour haïr le juif », en 2026.
L’affaire Joël Kotek, une décision « incompréhensible »
Au cœur de l’actualité, l’éviction de Joël Kotek de la délégation belge auprès de l’IHRA suscite une vive incompréhension, tant dans les milieux académiques que politiques.
Viviane Tetelbaum juge cette décision « incompréhensible ». Elle souligne qu’il s’agit d’un intellectuel reconnu, historien et professeur honoraire, Docteur en Sciences politiques, engagé de longue date dans la transmission de la mémoire de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme.
Elle relève que sa prise de parole a été sanctionnée précisément parce qu’il a dénoncé, au sein même de l’IHRA — lieu pourtant dédié à cet exercice — les différentes formes contemporaines d’antisémitisme en Belgique, y compris celles qui dérangent ou ne correspondent pas aux attentes politiques.
Ces propos ont suscité des réactions défavorables qui ont conduit à son éviction, malgré une reconnaissance officielle de la qualité de son travail. Elle rappelle que Joël Kotek est actif depuis quinze ans au sein de l’IHRA, et bien au-delà dans d’autres cadres.
Viviane Tetelbaum estime toutefois que cette décision n’affectera pas le fonctionnement de l’IHRA. Elle souligne que de nombreux experts et collègues de Joël Kotek ont exprimé leur choc et leur incompréhension, notamment par des courriers et prises de position.
La sénatrice mentionne également que la future présidence française de l’organisation, incarnée par Isabelle Rome, a elle aussi exprimé sa désapprobation.
Pressions pour un revirement politique
Face à l’ampleur des réactions, l’espoir d’un retour en arrière n’est pas exclu. La controverse dépasse désormais les frontières belges et alimente un débat plus large sur les choix politiques en matière de lutte contre l’antisémitisme.
Viviane Tetelbaum estime qu’un revirement reste possible évoquant l’ampleur des réactions, en Belgique comme à l’étranger, dans des médias internationaux, français et communautaires. Cette mobilisation pourrait amener la ministre-présidente Elisabeth Degryse à reconsidérer sa décision.
Elle insiste sur le fait que cette situation n’est « pas acceptable » et s’inscrit dans une accumulation de signaux préoccupants en Belgique en dénonçant à la fois la libération de la parole antisémite et une série de décisions politiques jugée problématiques, notamment en matière de circoncision ou de représentation au sein de l’IHRA.
Elle rappelle que l’éviction de Joël Kotek fait suite à une intervention à Jérusalem, lors d’une réunion de l’IHRA consacrée aux différentes formes d’antisémitisme, à laquelle la Belgique n’avait pas envoyé d’ambassadeur.
Une représentation belge remise en question
Au-delà du cas individuel, c’est la place et le niveau de représentation de la Belgique au sein des instances internationales qui sont pointés du doigt.
Viviane Tetelbaum regrette qu’un ambassadeur ne représente plus la Belgique au sein de l’IHRA, cette fonction étant désormais assurée par une fonctionnaire de l’administration des Affaires étrangères, rendant hommage au travail de l’ambassadeur Yann Deboutte (Envoyé spécial pour la commémoration de la Shoah et la politique de prévention du génocide) et saluant son engagement de longue date en faveur de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme, ainsi que sa défense des valeurs démocratiques.
Viviane Teilelbaum appelle à une réévaluation du niveau de représentation belge, estimant que le pays ne peut se permettre d’être en retrait par rapport à d’autres État et invite aussi le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot à prendre pleinement la mesure de l’enjeu, en inscrivant la lutte contre l’antisémitisme dans une action politique constante plutôt que ponctuelle.
Enfin, elle suggère que les autorités politiques pourraient bénéficier d’une formation sur les formes contemporaines de l’antisémitisme, notamment via l’Institut Jonathas, qu’elle a cofondé, estimant que c’est bien là le cœur du problème.