« Trop politiquement sensible » : le nouveau visage de l'exclusion des Juifs ? (Carte blanche)
Le refus d'un centre événementiel d'accueillir une organisation juive pousse l'auteur à dénoncer ce qu'il considère comme une banalisation progressive de l'exclusion. Une réflexion sur l'antisémitisme, la peur et la place des Juifs dans la Belgique d'aujourd'hui.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Une carte blanche de Ralph Pais, vice-président du Centre d’Information et de Documentation Juif (JID) et ambassadeur de la European Jewish Association. À partir d'un refus opposé à son organisation, il s'interroge sur l'évolution de l'antisémitisme en Belgique et met en garde contre une peur qui éloigne progressivement les Juifs de l'espace public et fragilise les valeurs démocratiques.
« Trop politiquement sensible »
Les nouveaux panneaux « Interdit aux Juifs » ne sont plus accrochés aux portes — ils arrivent désormais dans votre boîte mail.
« Trop politiquement sensible. »
C’est en ces trois mots que le centre événementiel Vestar, à Anvers, nous a informés cette semaine que le Centre d’Information et de Documentation Juif (JID) n’y était désormais plus le bienvenu en tant que client.
Il y a quelques mois à peine, nous y avions organisé une conférence consacrée à la lutte contre l’antisémitisme et à l’avenir de la vie juive en Belgique.
Ce n’était ni une manifestation, ni un rassemblement politique
C’était une conférence où un rabbin et un imam ont pris la parole ensemble, où des responsables politiques de différents partis étaient présents — parmi lesquels le Premier ministre Bart De Wever — et où l’on a parlé de dialogue, de coexistence et de vivre ensemble.
La sécurité avait été entièrement organisée et financée par notre propre organisation, en étroite concertation avec la police. Il n’y a eu absolument aucun incident.
Et pourtant, nous apprenons aujourd’hui que les futures réservations du JID ne seront plus acceptées.
Notre événement serait désormais « trop politiquement sensible ».
J’ai relu ces mots à plusieurs reprises. J’ai même appelé la responsable afin de comprendre.
Depuis quand la lutte contre la discrimination est-elle devenue une question politique ?
Depuis quand défendre une minorité menacée est-il devenu un sujet controversé ?
Mes grands-parents, pendant la Seconde Guerre mondiale, n’avaient besoin d’aucune explication lorsqu’ils voyaient un panneau portant l’inscription « Interdit aux Juifs ».
Le message était limpide
Nous aimons croire que cette époque appartient définitivement au passé. Et il est vrai que ces panneaux n’ornent plus les portes des hôtels, des salles de concert ou des centres de congrès.
Les panneaux ont disparu.
Pas la logique qui les sous-tend. Elle est simplement devenue plus subtile.
Car il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé.
J’entends de plus en plus souvent des récits similaires venant d’autres organisations juives : des hôtels qui se désistent, des centres de congrès qui, soudainement, n’ont plus de disponibilité, des lieux qui préfèrent ne pas accueillir d’événements « sensibles ».
Aujourd’hui, plus personne n’écrit « Interdit aux Juifs » sur une porte.
Heureusement.
Une telle inscription provoquerait une indignation générale.
Mais pour celui qui reçoit un courriel de refus soigneusement rédigé, le sentiment est souvent exactement le même.
L’histoire ne bascule presque jamais d’un seul coup.
Elle évolue par petites décisions qui, prises isolément, paraissent raisonnables.
Une salle qui préfère éviter les risques.
Un entrepreneur qui juge plus simple de dire non que de défendre un principe.
Non par conviction.
Par peur.
Et c’est précisément là que réside le danger.
Les extrémistes n’ont même plus besoin de fermer eux-mêmes les portes.
La peur le fait à leur place.
Depuis des siècles, on dit que les Juifs sont le canari dans la mine de charbon de l’Europe.
Cette expression vient du monde minier. Les mineurs emmenaient autrefois un canari sous terre parce que cet oiseau était beaucoup plus sensible que l’homme aux gaz toxiques. Lorsqu’il cessait de chanter, chacun savait qu’un danger mortel était imminent.
Non parce que le canari était plus important que les mineurs.
Mais parce qu’il était le premier à signaler que quelque chose n’allait pas.
Il en va de même avec l’antisémitisme
Lorsque les Juifs ne se sentent plus en sécurité, commencent à cacher leur identité ou se demandent s’ils ont encore leur place dans l’espace public, il s’agit rarement d’un problème exclusivement juif.
C’est souvent le premier signal qu’une société commence à perdre son cap moral.
L’histoire européenne nous l’a malheureusement démontré à de multiples reprises.
La manière dont une société traite sa communauté juive en dit long sur sa propre santé démocratique.
Celui qui pense que cela ne concerne que les Juifs se trompe.
Aujourd’hui, c’est une organisation juive que l’on refuse.
Demain, ce sera peut-être une autre minorité.
Après-demain, toute personne qui ne correspondra plus à ce qui sera considéré comme acceptable.
Je n’écris pas ces lignes pour susciter la compassion
Je les écris parce que je souhaite que mes enfants et mes petits-enfants puissent grandir dans la même Belgique que celle dans laquelle mes amis non juifs souhaitent eux aussi vivre : un pays où personne ne devrait jamais se demander s’il est encore le bienvenu en raison de son identité.
Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que la question, au sein de la communauté juive, a changé.
Il ne s’agit plus seulement de savoir si nous pourrons encore louer une salle.
De jeunes parents se demandent désormais si leurs enfants pourront encore marcher un jour, sans crainte, avec une kippa dans la rue, ou s’ils devront désormais cacher leur identité pour assurer leur propre sécurité.
Et de plus en plus de familles osent dire tout haut ce qui paraissait impensable il y a encore quelques années :
« Peut-être devrions-nous partir. »
Non pas parce qu’elles n’aiment plus la Belgique.
Bien au contraire.
Mais parce qu’elles commencent à se demander si la Belgique les aime encore.
Cela me brise le cœur.
Mes grands-parents ont survécu à l’horreur d’Auschwitz et, malgré tout ce qu’on leur avait arraché, ils ont continué à croire que leurs petits-enfants vivraient un jour libres en Europe.
On nous a promis « Never Again ».
On nous a promis que les mots « Interdit aux Juifs » appartiendraient définitivement au passé.
Au fond, cette tribune ne parle pas d’une salle.
Ni d’un restaurant.
Ni même de Vestar.
Elle pose une question beaucoup plus fondamentale.
Sommes-nous encore conscients de ce qui est en train de se produire lorsque des Juifs recommencent à se demander s’il existe encore une place pour eux — non seulement dans une salle de concert, mais en Belgique elle-même ?
Le véritable problème n’est pas lorsque le canari cesse de chanter.
Le véritable problème est lorsque les mineurs décident qu’il ne vaut plus la peine de l’écouter.