« Même dans mes pires cauchemars, je n’avais pas envisagé ça » : Marc Touati alerte sur la fuite des investisseurs face à la dette française
Après la décision d’un grand gestionnaire japonais de vendre l’intégralité de ses obligations françaises, Marc Touati alerte sur la défiance croissante des investisseurs envers la dette du pays. L’économiste redoute désormais un taux à dix ans à 6 %, avec de lourdes conséquences pour l’État, les ménages et l’économie.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Marc Touati alerte sur la défiance croissante envers la dette française après la vente de toutes ses OAT par des fonds d’un grand gestionnaire japonais. Face à des taux proches de 5 %, l’économiste redoute désormais une poussée jusqu’à 6 %.
« Même dans mes pires cauchemars, je n’avais pas envisagé ça. » Sur CNews, Marc Touati a livré mercredi matin un diagnostic terriblement sombre de la situation financière française. En cause : la hausse spectaculaire des taux auxquels l’État emprunte, mais surtout les premiers signes de désengagement de grands investisseurs internationaux vis-à-vis de la dette française.
L’économiste part d’un événement particulièrement symbolique révélé par Bloomberg : certains fonds de Sumitomo Mitsui DS Asset Management, l’un des grands gestionnaires d’actifs japonais, ont vendu la totalité des obligations d’État françaises qu’ils détenaient. Leur gérant, Shinji Kunibe, a expliqué que les inquiétudes concernant les finances publiques françaises avaient motivé cette décision. Les capitaux ont notamment été redirigés vers les obligations allemandes et les titres publics japonais à court terme.
L'édito de Marc Touati : «Déficits, dette, émeutes : la France fait peur !» pic.twitter.com/CBf4T4Iqru
— CNEWS (@CNEWS) October 7, 2026
Il ne s’agit pas encore d’un abandon général de la dette française par les investisseurs étrangers. Mais pour Marc Touati, le signal est particulièrement inquiétant : « Aujourd’hui, les grands fonds d’investissement sont en train de liquider cette dette publique française. »
« Ça fait quand même froid dans le dos »
Une obligation d’État est, pour simplifier, un titre par lequel un investisseur prête de l’argent à l’État. Lorsque la confiance dans l’emprunteur diminue, les investisseurs exigent généralement une rémunération supérieure pour accepter de lui prêter ou revendent les titres qu’ils possèdent. Le rendement augmente alors à mesure que leur prix baisse.
C’est ce qui se produit actuellement sur le marché français. Le taux français à dix ans, qui évoluait encore autour de 3,2 % quelques mois auparavant, a atteint 4,90 % le 2 octobre selon l’Agence France Trésor et s’est approché de 5 % sur le marché secondaire, un niveau qui n’avait plus été observé depuis 2002.
« On voit l’explosion de ces taux d’intérêt. Ça, c’est quand même froid dans le dos », commente Marc Touati. L’économiste insiste également sur l’écart entre les taux français et allemands, indicateur très surveillé de la prime de risque réclamée à Paris par rapport à Berlin.
Cet écart a récemment retrouvé des niveaux inconnus depuis la crise de la zone euro du début des années 2010. Ce mercredi encore, le rendement français à dix ans évoluait autour de 4,85 %, avec un spread d’environ 136 points de base par rapport au Bund allemand.
Pour Touati, le parallèle est particulièrement préoccupant : « Qu’est-ce qu’il y avait en mai 2012 ? C’est justement la crise grecque, la crise de la zone euro. C’est pour vous dire aujourd’hui l’ampleur des dégâts, l’inquiétude que nous vivons, que vivent les investisseurs. »
Un grand gestionnaire japonais vend toutes ses obligations françaises
C’est dans ce contexte que la décision de Sumitomo Mitsui DS Asset Management prend une importance particulière. « Elle a tout simplement annoncé qu’elle avait vendu toutes ses obligations, la totalité, pas un petit peu, la totalité des obligations d’État françaises », souligne Marc Touati.
Le fait est confirmé par les informations publiées par Bloomberg. Shinji Kunibe, responsable de la gestion obligataire internationale chez Sumitomo Mitsui DS, a expliqué que les obligations françaises avaient offert un rendement relativement intéressant mais que son équipe avait « vendu l’intégralité » de sa position compte tenu des développements récents. Il a également insisté sur l’importance accordée par le gestionnaire à la discipline budgétaire des États.
Le phénomène dépasse d’ailleurs ce seul gestionnaire. Les données de balance des paiements montrent que les investisseurs japonais ont réduit leur exposition à la dette française tout en achetant davantage de titres allemands et italiens en 2025 et depuis le début de 2026.
La France reste néanmoins capable de placer sa dette. L’Agence France Trésor indique ainsi que, depuis le début de l’année, la demande lors des émissions de moyen et long terme a représenté environ 2,5 fois l’offre. Parler à ce stade d’une impossibilité de trouver des acheteurs serait donc excessif.
« La France n’est plus tenue »
Marc Touati estime toutefois que la défiance pourrait encore s’amplifier sous l’effet de la situation politique et sociale française.
Il insiste notamment sur les images des émeutes qui ont circulé ces derniers jours à l’étranger : « Ça fait le tour du monde, y compris auprès des investisseurs internationaux. Donc ils se disent : “Mais qu’est-ce qui se passe en France ? La France n’est plus tenue.” »
Cette inquiétude dépasse le seul discours de l’économiste. Les marchés continuent de réclamer une prime de risque importante sur les obligations françaises et les interrogations concernant le budget, la dette et la stabilité politique du pays pèsent sur leur appréciation du risque français. Reuters constate ce mercredi que les investisseurs européens privilégient de plus en plus les États considérés comme budgétairement solides, tandis que la France figure parmi les pays particulièrement sanctionnés par le mouvement obligataire.
Pour Touati, les différents facteurs négatifs se renforcent désormais mutuellement : quasi-stagnation économique, augmentation des taux d’intérêt, dette publique, tensions sociales et inquiétude des investisseurs étrangers.
« Moi, j’ai eu des investisseurs américains la semaine dernière, ils me disent : “Attendez, là, ça devient vraiment inquiétant.” Donc même l’appartenance à la zone euro ne nous protège plus par rapport à ça », raconte-t-il.
« Je pense qu’on va bientôt atteindre les 6 % »
L’économiste s’en prend également au budget 2027, qu’il qualifie de « complètement farfelu », et juge que les hypothèses retenues sous-estiment la détérioration des conditions de financement.
Le besoin de financement de l’État atteindra effectivement un niveau considérable en 2027 : l’Agence France Trésor prévoit 339,7 milliards d’euros, soit 28 milliards de plus qu’en 2026. Quelque 340 milliards d’euros de dette à moyen et long terme devront être émis sur les marchés, nets des rachats. La charge budgétaire de la dette inscrite dans le projet de loi de finances est, en revanche, de 72,9 milliards d’euros.
Marc Touati avance pour sa part une estimation beaucoup plus alarmante de l’évolution future du coût de la dette et prévient que celui-ci pourrait approcher 100 milliards d’euros l’année prochaine.
Surtout, il ne croit pas à une stabilisation prochaine des rendements : « Les taux d’intérêt vont encore augmenter. On a frôlé les 5 %. Je pense qu’on va bientôt atteindre les 6 %. »
Cette dernière estimation constitue une prévision de Marc Touati, et non un niveau aujourd’hui anticipé avec certitude par les marchés. Les rendements français restent extrêmement volatils : après leur poussée proche de 5 %, ils ont notamment reflué avant de remonter mercredi autour de 4,85 %.
Mais une hausse durable aurait des conséquences bien au-delà des comptes publics. Les conditions de financement de l’économie et, à terme, les crédits accordés aux ménages et aux entreprises seraient également affectés.
Touati redoute cet engrenage : taux plus élevés, crédit plus cher, ralentissement de l’activité, hausse du chômage et nouvelle augmentation de la dette. Sa conclusion tient en trois mots : « Attachez vos ceintures. »