La vérité sur les chiffres des départs des entreprises de Bruxelles (carte blanche)
Chaque année, des milliers d'entreprises quittent Bruxelles pour s'installer en Flandre ou en Wallonie. À partir des derniers chiffres de l'IBSA, le député Olivier Willocx, vice-président de la commission des affaires économiques du Parlement bruxellois, regarde qui part, d'où et pourquoi, et propose des pistes pour que ces entreprises restent.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Les statistiques de l’Institut bruxellois de statistique et d’analyse montrent un solde migratoire négatif des entreprises bruxelloises vers la Flandre et la Wallonie. L’auteur appelle à agir sur la stabilité fiscale, la mobilité et la protection des zones d’activité économique.
Il y a des départs qu’on ne remarque pas. Pas d’annonce ni de conférence de presse, juste une adresse qui change au registre des entreprises. Un grossiste s’installe à Vilvorde, un bureau d’études à Waterloo, une entreprise de construction à Zaventem. Elles ne vont presque jamais très loin, souvent à une dizaine de kilomètres, parfois moins. Mais elles passent la frontière régionale, et c’est une entreprise de moins pour Bruxelles.
Des chefs d’entreprise me le disent régulièrement. Ils aiment Bruxelles, ils y ont grandi, ils y ont embauché. Mais ils ont de plus en plus de mal à y travailler correctement. J’ai voulu savoir si c’était un sentiment ou une réalité, et l’Institut bruxellois de statistique et d’analyse a publié en juin une étude qui permet enfin d’y voir clair. Entre 2015 et 2024, 28 392 entreprises, indépendants compris, ont transféré leur siège de Bruxelles vers la Flandre ou la Wallonie. Sur la même période, 20.737 ont fait le chemin inverse. Le solde est net : toutes entreprises confondues, la Région perd des entreprises chaque année au profit du reste du pays.
Une croissance portée par les créations
Il faut être honnête avec ces chiffres. Oui, le nombre d’entreprises bruxelloises continue d’augmenter : la Région en comptait 122.725 fin 2024, soit 3.641 de plus en un an. Mais cette croissance repose presque entièrement sur ceux qui se lancent. Les créations compensent les départs, et tant qu’elles restent nombreuses, le problème ne se voit pas. Quand elles ralentissent, comme entre 2020 et 2023, Bruxelles grandit moins vite que la Flandre et la Wallonie. On peut se féliciter de l’énergie de nos entrepreneurs. Mais on ne peut pas en faire une stratégie.
Il y a une autre nuance. Beaucoup d’indépendants ont leur siège à leur domicile, et quand ils déménagent, leur entreprise déménage avec eux. C’est pourquoi je préfère regarder les entreprises qui emploient du personnel. Là, les choix sont économiques. Sur dix ans, 3.312 entreprises employeuses sont parties et 2.620 sont arrivées, soit 692 de moins pour la Région. Le commerce de gros (-143), la construction (-142) et la consultance et les activités scientifiques (-119) sont les secteurs qui partent le plus. Les deux premiers ont besoin de la même chose : des camionnettes, un dépôt, un endroit où charger et décharger. C’est exactement ce qui devient, d’année en année, plus difficile à trouver à Bruxelles.
Les grandes entreprises aussi
On imagine souvent des multinationales qui plient bagage. Il y en a. Delhaize a quitté Molenbeek et Anderlecht pour Zellik en 2020. Carrefour Belgique a quitté sa tour d’Evere pour Zaventem en 2022. Orange Belgique annonce son départ d’Evere pour Diegem d’ici 2028, avec environ 1.400 travailleurs. Le trajet fait quelques centaines de mètres, mais il franchit la frontière régionale. Ce qui doit nous alerter, c’est que plus une entreprise grandit, plus Bruxelles peine à la retenir. Entre 2009 et 2020, le déficit migratoire moyen était d’environ cinq entreprises pour 1.000 dans la catégorie des très petites entreprises, de 1 à 4 salariés. Il approchait les trente pour 1.000 parmi les entreprises de 250 à 499 salariés. Ce sont pourtant des entreprises importantes pour l’emploi et notre tissu économique.
Et ce ne sont pas seulement des jeunes entreprises qui cherchent encore leur place. Les entreprises qui contribuent le plus au solde migratoire négatif sont celles âgées de 10 à 29 ans. Autrement dit, Bruxelles perd celles qui ont eu le temps de s’y installer, de se développer et de créer de l’activité.
Le cas de Schaerbeek
Je suis Schaerbeekois, et ma commune est en première ligne. Entre 2009 et 2020, aucune commune bruxelloise n’a perdu autant d’entreprises employeuses : 300 de moins. Une partie s’est installée ailleurs à Bruxelles, mais le constat reste là : les quartiers très résidentiels attirent peu d’entreprises et les retiennent mal. Une commune où l’on vit doit aussi pouvoir offrir des espaces où l’on peut entreprendre, travailler et se développer.
Et puis il y a 2024. Pour la première fois depuis le début des statistiques en 2008, Bruxelles a accueilli plus d’entreprises employeuses qu’elle n’en a vu partir. Quatre de plus, exactement. Ce résultat tient surtout à un nombre record d’arrivées, en particulier depuis le Brabant flamand, dans l’horeca et le tourisme, le transport et le commerce de détail. Face au Brabant wallon, Bruxelles perd encore des entreprises, et toutes entreprises confondues, le solde reste négatif. On attendra avant de sortir le champagne.
Trois priorités
Pour que ce signal devienne une tendance, je vois trois priorités. D’abord la stabilité fiscale : une entreprise qui investit pour dix ans a besoin de savoir que les règles ne changeront pas tous les deux ans. Ensuite, une mobilité pensée aussi pour ceux qui travaillent : l’entrepreneur de construction qui doit se garer devant un chantier, le grossiste qui livre, le bureau de conseil dont les clients doivent pouvoir venir jusqu’à lui. Enfin, protéger les zones d’activité économique. Bruxelles a besoin de logements, personne ne le conteste. Mais chaque zone d’activité transformée en logements pousse un peu plus les entreprises au-delà des frontières de la Région.
Bruxelles a tout pour garder ses entreprises : sa position, ses talents, son rayonnement international. Il faut maintenant leur donner une raison de rester. Sinon, les quatre entreprises gagnées en 2024 ne seront qu’une anomalie statistique.