Taybeh : Quand on attaque les chrétiens de Palestine, c'est aussi une part de notre civilisation que l'on attaque (carte blanche)
À Taybeh, les violences visant les Palestiniens chrétiens menacent une présence ancienne et un héritage vivant du Levant. Julien Milquet, échevin Engagés en charge de la Culture, du Patrimoine et des Travaux publics à Anderlecht, appelle l’Europe à une solidarité politique, culturelle et spirituelle.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Julien Milquet défend la présence chrétienne palestinienne de Taybeh face aux violences et à la colonisation. Elle appelle l’Europe à reconnaître les liens historiques qui l’unissent au Levant et à soutenir le droit des Palestiniens à vivre sur leur terre.
Au cœur de la Palestine occupée, le village chrétien de Taybeh subit depuis des mois les violences, les intimidations et les provocations de colons israéliens extrémistes.
Le 17 octobre, de nouvelles attaques ont visé des habitants palestiniens récoltant leurs olives, ainsi que des représentants européens venus leur témoigner leur solidarité.
Ces violences ne constituent pas de simples incidents isolés. Elles s'inscrivent dans un contexte plus large de colonisation, de pressions territoriales et d'insécurité permanente pour les communautés palestiniennes de Cisjordanie. Derrière chaque terre confisquée, chaque oliveraie menacée, chaque famille intimidée, chaque villageois assassiné sans vergogne par des colons fanatiques et impunis, c'est la possibilité même de demeurer sur la terre de ses ancêtres qui se trouve remise en question.
Taybeh n'est pas un village quelconque. C'est l'un des derniers bastions d'une présence chrétienne palestinienne vieille de près de deux millénaires. Une communauté enracinée dans cette terre bien avant la naissance des États modernes, héritière d'une tradition spirituelle qui relie directement Jérusalem, Antioche, Constantinople, Rome et l'Europe.
Dans ces villages du Levant, le christianisme n'est pas une importation occidentale, mais une réalité indigène, profondément inscrite dans l'histoire, la langue et les traditions des populations locales. Les chrétiens arabophones sont les dépositaires d'un héritage singulier, à la croisée des mondes levantin, mésopotamien, sémitique, hellénistique, romain et byzantin.
Les chrétiens de Palestine ne sont pas des étrangers en Orient : ils sont chez eux. Ils sont les héritiers vivants de la terre où naquit le christianisme. Et leur disparition serait une catastrophe spirituelle, historique et civilisationnelle, non seulement pour la Palestine, mais pour l’ensemble du Levant et l'Europe elle-même.
Car l'Europe ne peut se comprendre entièrement sans le Levant. Nos civilisations se sont construites à travers des siècles d'échanges, de confrontations, de transmissions intellectuelles et religieuses. Le christianisme est né en Orient avant de façonner l'Occident : de la philosophie grecque transmise et commentée dans les grandes cités orientales aux traditions théologiques des premiers siècles, des monastères syriens aux sanctuaires de Terre sainte, notre histoire européenne demeure profondément liée à celle de la Méditerranée orientale.
L'Orient chrétien n'est donc pas une périphérie oubliée de notre histoire : il en constitue l'une des sources fondamentales. Dans une perspective de solidarité continentale et de respect des civilisations, il est temps de comprendre que le destin de l'Europe et celui du Levant ne sont pas étrangers l'un à l'autre.
Cette solidarité ne doit cependant pas être comprise comme une volonté de domination : elle doit reposer sur la reconnaissance de peuples enracinés, de cultures anciennes et de communautés historiques ayant chacune le droit de déterminer leur avenir.
Une Europe véritablement souveraine ne saurait rester indifférente au sort des peuples autochtones sur leur terre, ni subordonner éternellement sa politique proche-orientale aux intérêts stratégiques de puissances extérieures, quand elles ne sont pas directement hostiles. Une telle souveraineté suppose une politique étrangère indépendante, capable de défendre le droit international, de condamner les violences des colons et de soutenir les populations civiles sans appliquer de doubles standards selon l'identité des victimes ou les intérêts des puissances concernées. En effet, il ne peut y avoir de véritable respect des civilisations lorsque certaines communautés sont condamnées à l'exil, à l’apartheid ou à la disparition progressive de leur territoire historique.
Défendre Taybeh, c'est défendre le droit des peuples à vivre sur leur terre ancestrale. Défendre les chrétiens palestiniens, c'est défendre une mémoire vivante qui appartient à l'ensemble du monde chrétien. Défendre la Palestine, c'est aussi refuser qu'une civilisation, une religion ou une puissance politique puisse justifier la dépossession d'un autre peuple. Et c'est aussi rappeler que l'enracinement n'est pas un privilège réservé à quelques-uns, mais un droit qui doit être reconnu à tous. Aucune communauté ne devrait avoir à choisir entre son identité, sa foi et la possibilité de vivre dignement sur la terre qui l'a vue naître.
La Palestine n'est pas seulement musulmane. Elle est aussi chrétienne. Et elle doit le rester. Cette pluralité religieuse n'est pas une anomalie à corriger, mais une richesse historique à préserver. Les chrétiens ne sont pas une communauté extérieure au peuple palestinien : ils participent pleinement à son histoire, à sa culture et à son destin collectif.
Face à la colonisation, aux violences et à l'impunité, notre solidarité doit dépasser les déclarations de principe. Elle doit devenir diplomatique, culturelle, spirituelle et politique. Cela implique de soutenir les institutions chrétiennes locales, de préserver leurs églises et leur patrimoine, de défendre la liberté de circulation et de culte, mais aussi de garantir les conditions permettant aux familles de demeurer sur place.
Car préserver une église tout en laissant disparaître la communauté qui la fait vivre n'aurait aucun sens, en vérité. Un patrimoine religieux n'est pas seulement constitué de pierres et de monuments : il existe d'abord à travers les hommes et les femmes qui le transmettent.
Il ne s'agit pas d'opposer les peuples les uns aux autres. Il s'agit de défendre leur coexistence historique, leur dignité et leur droit à l'enracinement. Il serait d'ailleurs profondément contradictoire de prétendre défendre les populations chrétiennes d'Orient tout en nourrissant une hostilité générale envers les populations musulmanes avec lesquelles elles partagent depuis des siècles une même terre, une même langue et une grande partie de leur histoire. La défense des chrétiens palestiniens ne saurait davantage servir de prétexte à une hostilité collective envers les Juifs en tant que tels.
De Bruxelles à Jérusalem, de Rome à Antioche, de Paris à Bethléem : la défense des chrétiens d'Orient doit redevenir une préoccupation majeure de la conscience européenne. Et surtout, elle ne doit pas être l'objet de récupérations malhonnêtes de ceux qui fantasment un prétendu « choc des civilisations », ignorant délibérément que les chrétiens de Palestine sont eux-mêmes des arabophones de souche levantine, profondément liés au destin de leur peuple.
La véritable solidarité civilisationnelle ne consiste pas à dresser des murs entre les cultures, mais à protéger les héritages historiques menacés, à reconnaître les liens qui unissent les peuples et à refuser que la force puisse effacer des siècles de présence humaine, culturelle et spirituelle.
L'Europe et le Levant ne sont pas deux mondes hermétiquement séparés. Ils sont les héritiers d'une histoire méditerranéenne commune, dont les chrétiens de Palestine demeurent l'un des témoignages les plus précieux.
Voilà pourquoi, en tant qu’Européens fiers de leurs racines et de leur civilisation, il est impératif d’exercer notre solidarité avec Taybeh. Notre solidarité avec tous les chrétiens de Palestine. Notre solidarité, enfin, avec tous les Palestiniens qui refusent de disparaître de leur propre terre. Une terre sans son peuple devient un territoire. Une civilisation sans sa mémoire cesse d'être une civilisation.