Quand se dire victime évite de répondre (carte blanche)
Dans cette carte blanche, Marcela Gori, vice-présidente du CPAS d’Anderlecht, dénonce une dérive croissante du débat public : la transformation de la victimisation en stratégie politique, au point d’éclipser les faits et de désarmer toute exigence de responsabilité.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
— La posture victimaire permet d’éviter le fond en déplaçant le débat vers l’émotion et les intentions
— Certains responsables politiques et médias entretiennent ce mécanisme au détriment de la clarté démocratique
— À terme, c’est la responsabilité politique elle-même qui s’efface derrière le récit de l’injustice
Vous avez vu ce qui s’est passé avec Rima Hassan, la députée européenne française ? Pour rappel, la semaine dernière, elle a été arrêtée pour apologie du terrorisme après un tweet de mars dernier. Le jour même, la presse a également évoqué qu’une « petite quantité de drogue de synthèse » avait été retrouvée dans son sac à main.Très vite, Vincent Brengarth, son avocat a parlé de "harcèlement judiciaire" et du « caractère politique » de cette affaire. Il a également dit que cette affaire n’a qu’un objectif : faire taire la voix de celle qui dénonce le génocide à Gaza.
Une victimisation insupportable
Ce qui s’est passé avec Rima Hassan est symptomatique d’une posture adoptée dans de très nombreuses circonstances par la gauche. Une posture de victime stratégique pour influencer la perception des autres. Une victimisation qui consiste à se présenter comme une cible injustement attaquée, non pas toujours pour dénoncer une réalité, mais souvent pour déplacer le débat. Plutôt que de répondre aux faits ou aux questions posées, on met en avant un sentiment d’injustice, un “climat” hostile ou des intentions supposées derrière la critique. Ce mécanisme permet de changer de terrain : on ne discute plus du fond, mais de la manière dont il a été abordé, voire de la légitimité de celui qui pose la question. Dans certains cas, cette posture peut être justifiée. Mais lorsqu’elle devient systématique, elle se transforme en stratégie. Une stratégie efficace, car elle suscite l’émotion, inverse les rôles et évite d’avoir à apporter des réponses précises. Ainsi, la critique disparaît, remplacée par un récit, celui d’une personne attaquée, qui n’a plus à s’expliquer. C’est insupportable.
Ce qui relevait autrefois d’une réaction ponctuelle est devenu, avec le temps, un réflexe presque automatique. Dès qu’une question dérange, dès qu’un sujet devient inconfortable, le débat cesse de porter sur le fond pour glisser vers la forme, vers les intentions supposées de celui qui interroge plutôt que vers les faits eux-mêmes.
Et les rôles s’inversent : celui qui pose une question devient suspect, tandis que celui qui est interrogé endosse la position de victime. Et cette inversion n’a rien d’anodin. Regardez ce qui s’est passé avec le militant identitaire français Quentin Deranque dont je ne partage pas les idées. Suite à sa mort lors d'affrontements avec l’extrême gauche à Lyon, certains acteurs politiques de LFI (La France Insoumise) ont dénoncé une “criminalisation” et une “diabolisation” de leur parti plutôt que de se concentrer uniquement sur les faits, ou de condamner la violence.
Cette victimisation a permis longtemps dans notre pays à une partie des socialistes de masquer des manquements ou un bilan catastrophique. Certains se souviendront peut-être du scandale de la carolorégienne à Charleroi. Pour faire court : en 2005, une affaire éclate au sein de la société de logements sociaux à Charleroi. Un audit révèle une gestion catastrophique et frauduleuse. La première réaction du bourgmestre et de ses échevins directement mis en cause : « c’est pour nuire à Charleroi, c’est un complot anti-carolo ». Une attitude pathétique et ridicule. Finalement, le bourgmestre et plusieurs échevins seront arrêtés et mis en garde à vue. Et le Ministre président wallon devra démissionner.
Le rôle des médias
Ce que l’on peut déplorer est que certains médias non seulement ne démontent pas cette victimisation, mais parfois la véhicule ou l’encourage. Comment expliquer autrement le narratif repris en chœur autour de Rima Hassan qui a empêché de parler du fond pour se concentrer uniquement sur « cette attaque politique ». Au final, il ne reste alors ni réponse, ni explication, mais simplement un récit alternatif, centré sur l’injustice ressentie, sur l’attaque subie, sur un “climat” devenu l’argument principal.
Bien sûr, il existe des attaques injustes, des caricatures, des procès d’intention. Nier cela serait malhonnête. Mais lorsque la victimisation devient systématique, elle cesse d’être une protection légitime pour devenir une technique qui permet de ne pas répondre tout en donnant le sentiment de le faire.
Et à force de substituer l’indignation au débat, on finit par ne plus rien trancher. Car une démocratie ne peut pas fonctionner uniquement à l’émotion : elle repose sur la confrontation des faits, sur la capacité à répondre, à assumer, à clarifier.
À défaut, il suffit de se déclarer victime pour ne plus jamais avoir à rendre de comptes. Et le jour où la posture remplace la réponse, ce n’est pas seulement la qualité du débat qui s’effondre, c’est aussi la responsabilité elle-même qui disparaît.