Un Canadair contre un F-35 : quand Ecolo nous fait croire qu’il faut choisir nos menaces (Carte blanche)
Dans cette carte blanche, Marcela Gori estime que l'opposition entre l'achat de Canadairs et celui de F-35 repose sur un faux dilemme. Elle défend l'idée qu'un État doit pouvoir assurer simultanément la sécurité civile et la défense nationale, sans opposer ces deux missions essentielles.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Cette carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht, critique l'idée selon laquelle les dépenses militaires empêcheraient de financer la lutte contre les incendies. Elle plaide pour une approche globale de la sécurité, rappelle l'existence des mécanismes européens de protection civile et appelle à dépasser les oppositions jugées artificielles entre les différentes missions de l'État.
Vous avez vu cette image ? D’un côté, un Canadair. De l’autre, un F-35. Entre les deux, un choix que l’on voudrait nous imposer : défendre notre pays ou empêcher nos forêts de brûler. Comme si un État responsable ne devait pas être capable d’assurer les deux missions à la fois.
À première vue, la comparaison est habile. Elle frappe les esprits, suscite l’émotion et donne l’impression qu’une évidence aurait été oubliée par les gouvernements. Pourtant, elle repose sur une idée discutable : celle selon laquelle les dépenses consacrées à la défense nationale se feraient nécessairement au détriment de la sécurité civile. En réalité, cette opposition est largement artificielle.
Les incendies de forêt constituent un risque bien réel
Les épisodes de sécheresse et de canicule se multiplient et il serait irresponsable de minimiser cette évolution. La prévention, l’entretien des massifs forestiers et les moyens accordés aux services de secours méritent naturellement d’être renforcés. Mais cette réalité ne justifie pas que l’on transforme une crise en démonstration politique.
Cette réflexion n’est d’ailleurs pas nouvelle. L’économiste Milton Friedman observait déjà que « seule une crise, réelle ou perçue, produit un véritable changement ». Il ajoutait que les décisions prises au cours d’une crise dépendent essentiellement des idées qui existaient déjà avant qu’elle ne survienne. Autrement dit, les crises deviennent souvent des accélérateurs politiques. Elles permettent de présenter un projet idéologique ancien comme la réponse évidente à une urgence nouvelle.
C’est précisément ce qui me frappe dans le plan présenté par Ecolo. À côté de propositions qui relèvent légitimement de la prévention des incendies, le débat glisse rapidement vers des sujets beaucoup plus larges : la sortie du pétrole et du gaz, les dépenses militaires ou encore le rôle de l’État. Les incendies deviennent alors le point de départ d’une réflexion qui dépasse largement la question de leur prévention.
L’histoire politique regorge d’ailleurs de ces faux dilemmes
Dans les années soixante, le slogan « Books, not Bombs » opposait déjà les dépenses militaires à l’enseignement. Quelques décennies plus tard, certains expliquaient qu’il fallait choisir entre financer les hôpitaux ou financer la défense.
Aujourd’hui, ce sont les Canadairs qui seraient incompatibles avec les F-35.
Le procédé est toujours identique : mettre en concurrence deux missions pourtant essentielles de l’État afin de provoquer une réaction émotionnelle et de simplifier à l’extrême un débat budgétaire qui est, par nature, infiniment plus complexe.
La comparaison entre un Canadair et un F-35 en est sans doute l’exemple le plus parlant. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, plus personne ne peut sérieusement considérer que la défense de l’Europe est un sujet secondaire. Vladimir Poutine a rappelé avec brutalité que la paix n’est jamais définitivement acquise et que les États européens doivent être capables d’assurer leur sécurité collective. Investir dans notre défense n’est donc pas un luxe ; c’est une responsabilité.
Mais cela ne signifie évidemment pas qu’il faille négliger la protection civile. Un État moderne doit être capable de répondre simultanément à plusieurs menaces : militaires, terroristes, climatiques, sanitaires ou technologiques. Les opposer les unes aux autres revient à simplifier un débat qui mérite infiniment mieux qu’un slogan.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que le plan d’Ecolo présente l’acquisition de Canadairs comme une évidence. Or l’Union européenne dispose déjà d’un mécanisme de protection civile particulièrement développé. Grâce au mécanisme rescEU, les États membres peuvent mobiliser une réserve européenne d’avions bombardiers d’eau et d’hélicoptères lorsque leurs propres capacités sont dépassées.
La mutualisation
Cette logique de mutualisation permet précisément d’éviter que chaque pays constitue, à grands frais, une flotte complète d’appareils qui ne seraient utilisés que quelques jours par an. Avant d’annoncer de nouveaux investissements particulièrement coûteux, il est donc légitime de se demander si les instruments européens existants ne permettent pas déjà de répondre efficacement à ce type de situation.
La question mérite d’autant plus d’être posée que gouverner consiste rarement à choisir la solution la plus spectaculaire. L’entretien des forêts, la création de bandes coupe-feu, le développement de systèmes de détection précoce, l’amélioration des pistes d’accès pour les véhicules de secours ou encore le renforcement des zones de secours constituent sans doute des investissements moins visibles, mais dont l’efficacité mérite d’être évaluée avec le même sérieux.
Au fond, ce qui m’interpelle dans cette campagne n’est pas qu’un parti politique formule des propositions. C’est parfaitement normal. Ce qui me semble plus discutable, c’est cette tendance de plus en plus fréquente à transformer chaque crise en démonstration que son propre logiciel politique constituait, depuis toujours, la réponse à tous les problèmes.
Les incendies de forêt méritent un débat sérieux. Ils méritent des décisions fondées sur les faits, sur l’expérience des professionnels de terrain et sur une évaluation rigoureuse des solutions existantes. Ils méritent surtout que l’on résiste à la tentation des faux dilemmes.
Car la véritable question n’est pas de savoir s’il faut choisir entre un Canadair et un F-35. La véritable question est de savoir si nous sommes capables de protéger les Belges contre l’ensemble des menaces auxquelles ils sont confrontés, sans opposer artificiellement une mission essentielle de l’État à une autre.