Vandenbroucke s’isole avec sa politique sur l’alcool : la majorité en a assez du ton moralisateur
Frank Vandenbroucke ne parvient pas à rallier ses partenaires de coalition à sa lutte contre l’alcool. Alors que le ministre alerte sur les risques sanitaires, la N-VA, le MR et le CD&V estiment que les pouvoirs publics vont trop loin.
Publié par Peter Backx
Résumé de l'article
Frank Vandenbroucke essuie des critiques croissantes au sein de la majorité fédérale pour son projet d’avertissement sur l’alcool. La N-VA, le MR, le CD&V et Anders soutiennent les brasseurs.
Sommaire
- Prévot convoque à nouveau White
- Un glissement de l’abus d’alcool vers l’alcool
- Les brasseurs demandent : « S’agit-il de moments nocifs ? »
- Une défense du droit de vivre autrement qu’à l’eau et au fromage maigre
- Un ascète au ton moralisateur
- Un isolement croissant de Vandenbroucke
- Une accusation de nuire à toute joie de vivre
- Rousseau accuse White de suivre Trump
L’ambassadeur américain Bill White a de nouveau fait parler de lui. Sur Instagram, il a partagé une image générée par IA du ministre de la Santé Frank Vandenbroucke. On pouvait y lire : « Nuit à toute forme de joie de vivre. » Une plaisanterie réussie, il faut bien l’admettre.
White en a rajouté une couche. « Qui est le plus grand perdant de Belgique ? », a-t-il écrit au-dessus de l’image. La publication n’était plus visible par la suite sur son compte Instagram. On ignore si White l’a lui-même supprimée.
Prévot convoque à nouveau White
Le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot ne peut laisser passer cette attaque personnelle. « Il est inacceptable qu’un ambassadeur accrédité en Belgique s’en prenne de cette manière à un membre de notre gouvernement », réagit-il. « En tant que ministre des Affaires étrangères, je convoquerai l’ambassadeur américain dans les prochains jours. »
C’est déjà la deuxième fois cette année que White est convoqué. En février, une enquête visant trois mohels juifs à Anvers avait suscité une controverse. Ils étaient soupçonnés de pratiquer des circoncisions sans disposer des qualifications médicales requises.
White avait qualifié l’enquête de ridicule et appelé Vandenbroucke à intervenir. Le gouvernement belge y avait vu une ingérence dans des affaires intérieures et judiciaires. White avait alors déjà dû se présenter auprès de Prévot.
Un glissement de l’abus d’alcool vers l’alcool
Cette fois, la polémique porte sur l’alcool. Le message actuellement associé à la publicité pour l’alcool met en garde contre les dommages liés à l’abus d’alcool. Vandenbroucke veut le remplacer par une formule bien plus courte : « L’alcool nuit à la santé. »
La différence tient à un seul mot, mais elle n’est pas anodine. La référence à l’abus disparaît. Un verre de vin au repas, une bière au café et une consommation excessive tombent dès lors sous le même avertissement général.
Vandenbroucke défend ce choix comme une information sanitaire exacte. L’alcool accroît notamment le risque de cancer et peut entraîner une dépendance. Selon le ministre, les pouvoirs publics doivent l’indiquer clairement.
Les brasseurs demandent : « S’agit-il de moments nocifs ? »
Les Brasseurs belges mènent cette semaine une campagne contre le nouvel avertissement. Dans une publicité pleine page, ils montrent une scène familière de café : des personnes sont réunies autour d’une table, une bière devant elles. La question suivante accompagnait l’image : « S’agit-il de moments nocifs ? »
Les brasseurs s’opposent surtout à la disparition du mot « abus ». L’avertissement actuel établit encore une distinction entre boire de l’alcool et en abuser. Cette distinction disparaît avec la formule « L’alcool nuit à la santé ».
« Désormais, le gouvernement fédéral assimile une bière fraîche ou chaque verre de vin à une atteinte à votre santé », affirme la campagne. Les brasseurs estiment que les pouvoirs publics visent ainsi aussi une consommation d’alcool modérée et sociale. « Un slogan qui suscite la culpabilité ne protège personne. »
Le secteur souligne aussi la culture belge de la bière. La France défend son vin comme patrimoine culturel, tandis que la Belgique aborde sa propre culture de la bière d’un ton moralisateur, selon ses critiques. Les brasseurs demandent donc au gouvernement de revoir l’avertissement à la baisse.
Une défense du droit de vivre autrement qu’à l’eau et au fromage maigre
Fait marquant, cette critique émane aussi de la majorité fédérale. Le chef de groupe N-VA Axel Ronse et son collègue du MR Benoît Piedboeuf se sont rangés derrière la campagne des brasseurs. Ronse défend ouvertement ce choix : « Je vois aussi beaucoup de personnes qui consomment de l’alcool avec modération et en profitent simplement de manière raisonnable. »
Le président du CD&V Sammy Mahdi choisit lui aussi ouvertement leur camp. Mahdi n’épargne pas l’approche de Vandenbroucke. « C’est la diabolisation totale de chaque goutte d’alcool », déclare-t-il. « Les gens peuvent-ils encore faire leurs propres choix ? Tout le monde ne doit pas vivre à l’eau et au fromage maigre. »
Le président d’Anders, Frédéric De Gucht, se range également du côté des brasseurs. Quelques jours plus tôt, il défendait déjà son droit de fumer. « Il existe une responsabilité individuelle et un choix que les personnes font elles-mêmes », avait-il alors déclaré. Il applique aujourd’hui le même raisonnement à l’alcool : les pouvoirs publics doivent avertir des risques, mais ne doivent pas décourager chaque choix mauvais pour la santé.
Un ascète au ton moralisateur
La déclaration de Mahdi renvoie surtout à une critique qui poursuit Vandenbroucke depuis longtemps. Il est difficile d’imaginer un opposé plus net à un épicurien. Le ministre est un véritable ascète et un bourreau de travail infatigable. Il affirme ne jamais boire d’alcool, par crainte de perdre ne serait-ce qu’un peu le contrôle de lui-même.
Cette sobriété ne date pas d’hier. Lorsque Vandenbroucke était ministre entre 1999 et 2003, il dormait même en semaine dans son cabinet. Pendant longtemps, il considérait surtout les vacances comme du temps perdu. Le travail primait. Ses jours de congé n’étaient pas davantage placés sous le signe du luxe. Il est ainsi parti un jour à vélo en Pologne.
Vandenbroucke vit encore aujourd’hui avec sobriété. Le luxe ou le faste ne l’intéressent pas. Il n’y a là rien de problématique. Il semble toutefois volontiers faire de son propre mode de vie sobre une référence pour les autres. Alcool, tabac, alimentation peu saine : le ton moralisateur réapparaît à chaque fois. Suivent alors les avertissements, les restrictions et les règles.
Un isolement croissant de Vandenbroucke
La position politique de Vandenbroucke se complique également. L’opposition ne vient pas seulement des brasseurs ou des partis d’opposition. La N-VA, le MR et le CD&V siègent avec Vooruit au gouvernement fédéral, et des responsables importants de ces partis s’opposent ouvertement à son approche.
L’avertissement a néanmoins été approuvé par le gouvernement. Vandenbroucke n’en porte donc pas seul la responsabilité. Il est toutefois devenu le visage de la politique plus stricte en matière d’alcool.
À mesure que la mesure approche, ses partenaires de coalition ne se précipitent pas pour le défendre. Au contraire, plusieurs figures de premier plan soutiennent ouvertement la campagne des brasseurs. Au sein de la majorité, l’enthousiasme pour la politique sur l’alcool de Vandenbroucke est difficile à percevoir.
Une accusation de nuire à toute joie de vivre
Par sa publication sur Instagram, Bill White caricature la politique de santé de Vandenbroucke. « Nuit à toute forme de joie de vivre », peut-on lire sur un photomontage représentant le ministre.
La plaisanterie est mordante et accentue encore l’image d’un ministre strict. Vandenbroucke a lui-même construit cette réputation au fil des dernières années. Peu de ministres agitent aussi volontiers le ton moralisateur que lui.
Prévot examine l’affaire sous l’angle de sa fonction de ministre des Affaires étrangères. Qu’un ambassadeur étranger cible personnellement un ministre belge est diplomatiquement sensible. White doit donc à nouveau se présenter auprès de lui dans les prochains jours.
Rousseau accuse White de suivre Trump
Le président de Vooruit Conner Rousseau prend la défense de Vandenbroucke. Lui aussi choisit l’attaque personnelle. « Bill peut être un type amusant. Mais il ne connaît rien aux soins de santé », écrit Rousseau sur Instagram. « Il ne suit que ce que dit papa Trump. Ils ne se soucient que de l’argent, pas de notre santé. »
Mais l’essentiel, au-delà des échanges verbaux sur Instagram, se joue au sein du gouvernement. Trois partis de la majorité éprouvent publiquement des réserves à l’égard d’une politique sur l’alcool dont Vandenbroucke est le visage. Le ministre maintient pourtant son cap. Ses partenaires de coalition paraissent nettement moins convaincus.